Blog d'un jeune écrivain... en direct depuis les tréfonds de la praxis. Ma vie matérialiste, ma cigarette électronique, du marxisme-léninisme et tous mes malheurs d'auteur publié.
D’où tiennent-ils ce titre, « intellectuels » ?
D’une publication. Ou de leurs fréquentations. De leur cursus universitaire. Voire, d’eux-mêmes.
Des fois, c’est les quatre à la fois.
Ils l’ont décrété, un jour. Je suis un intellectuel.
Je fréquente des intellectuels.
Marxistes.
Je me suis retrouvé parmi eux, autour d’une table, parce que nous apprécions tous la lecture d’un certain philosophe contemporain. Nous travaillâmes ensemble, pour faire connaître son œuvre, et pour le plaisir d’en parler.
Moi, j’étais le chien dans ce jeu de quilles lettrées. Ils disaient de moi beaucoup de choses, vraies, et fausses, je crois qu’ils étaient contents que je sois là.
J’étais l’argument prolétarien. La caution de garantie.
Je ne me suis donc jamais senti des leurs.
Ni n’en ai ressenti l’envie.
Les intellectuels ne sont pas alléchants.
Certains ont de l’imagination, et inventent des scissions contre-révolutionnaires en leur sein.
Ils sont volubiles, surtout au sujet de la classe ouvrière élargie (le salariat), dont ils ne font pas partie.
Ils se traitent facilement de fascistes, ou de néo-stals.
Logiquement (dans son sens hégélien, logique, bien entendu), leur propre vision des faits est la bonne. Si vous n’êtes pas d’accord, ma foi… Vous servez l’idéologie dominante, faites des concessions politico-mondaines, ou pire encore, pratiquez de la trahison de classe.
Les intellectuels sont pénibles.
Ils ont tout compris, tout fait, tout vu, mais n’ont pas travaillé une seule fois dans leur vie.
Ils réfléchissaient tant sur la classe ouvrière élargie, que je leur conseillais :
- Tu devrais travailler dans une entreprise, peut-être que ça t’aiderait à comprendre ton sujet d’études.
Ils répondaient, pas même embarrassés :
- Mais voyons, je n’ai pas le temps ! Je suis un intellectuel. Mon travail, c’est de réfléchir et d’écrire.
Je me demandai par quel exploit je parvenais, pour ma part, à accumuler les fonctions de : salarié, militant politique, lecteur autodidacte et écrivain - cela dans une seule et même journée (et je ne compte pas les tâches ménagères).
Me considérant comme un presque-inculte, ils se piquèrent d’assurer « ma formation ».
- Tu dois absolument commencer par tel livre de Kant, ou ce bouquin de Deleuze de l’époque où il était encore intéressant.
Je ne répondais pas.
Et ne suivis quasiment aucune de leurs bibliographies.
Pourtant, ils me complimentaient, lorsque nous nous voyions :
- C’est bien Stoni, tu fais des progrès.
J’étais très heureux de l’apprendre.
Leur place n’était pas la mienne, et ils n’omirent jamais de me le rappeler.
J’en surpris un, dernièrement, en train de confier à un jeune étudiant :
- Oui, tu pourrais nous rejoindre. Mais il faudra alors que tu participes au travail que nous faisons. Regarde Stoni, par exemple. Il n’a que le bac, mais si je le garde dans mon équipe, c’est parce qu’il s’implique et assure une petite charge de travail.
Je ne le pris pas mal.
Mais je n’acceptai plus de « petites charges » de travail, ni des grosses, d’ailleurs.
Les intellectuels sont prétentieux, et condescendants.
Ils établissent des hiérarchies, entre eux, entre les gens.
Eux qui pensent être à l’avant-garde la pensée socialiste, ils débitent des banalités d’un conformisme épatant.
Quand je leur fais entendre ce que j’en pense, ils recourent à des accusations dignes d’une cour de récréation.
- Tu ne peux pas être communiste et dire ce genre de choses !
- Eh bien, si, puisque c’est ce que je suis en train de faire.
- De toute façon, tu ne peux pas comprendre l’œuvre de Machin, et te prononcer à ce sujet, étant donné que tu n’as pas lu Bidule – et que Bidule surdétermine Machin.
Ils sont toujours très bien renseignés sur ce que j’ai lu ou pas, moi qui ne leur en parle jamais.
Quand ils sont très en colère, ils envoient des lettres où ils font connaître le contenu de leur bibliothèque.
Les intellectuels sont amusants.
Cher Stoni,
Je reste sur ma position, après notre débat au sujet de l’Education Nationale. Cependant, tu te trompes – j’en suis bel et bien sûr aujourd’hui.
Afin d’éclairer tes lumières prolétariennes (et nous savons malheureusement à quel point le prolétariat a été endoctriné par l’idéologie dominante), je pioche un livre de Lukacs dans ma bibliothèque (bien garnie comme chacun le sait), et au chapitre 14, je trouve ce passage qui, je l’espère, t’extirpera de ton erreur :
« Fondamentalement, épistémologiquement, la généricité décrite par Marx se caractérise par bla bla bla… »
Je suis certain que tu feras encore des progrès à l’avenir.
Bien à toi,
L’Intellectuel.
Dans leur vie privée, ce sont des gens seuls, éclopés, qui ont beaucoup raté et bien peu réussi.
Les intellectuels ne sont pas détestables.
Entre eux, ils sont d’une dureté impressionnante. Ils se bizutent, régulièrement. Ils s’insultent, l’un ayant provoqué « une rupture épistémologique » que l’autre n’a pas eu l’élégance de détecter.
Les intellectuels se querellent donc pour des raisons épistémologiques.
C’est qu’on ne les comprend pas, vous savez. Ce n’est pas de leur faute.
Tous, ils gardent des réflexes de petits-bourgeois.
Les intellectuels auraient bien du mal à travailler avec leurs mains, déjà qu’ils ne sont pas tout à fait au point avec leur tête.