Blog d'un jeune écrivain... en direct depuis les tréfonds de la praxis. Ma vie matérialiste, ma cigarette électronique, du marxisme-léninisme et tous mes malheurs d'auteur publié.
Article rédigé en 2009. Je vous le ressers non sans vergogne.
Un soir de la semaine, dans le tramway. Je reviens de chez un ami, ou d’une réunion politique. Je ne sais plus.
Dans la tramway, les néons se sont éclairés. Il fait nuit. Les gens fatigués dodelinent de la tête. Deux adolescents m’intéressent. Ils ont l’œil hébété, sans s’échanger un regard lorsqu’ils parlent tout bas. On dirait qu’ils viennent d’être frappés de stupeur par quelque chose de la vie – quelque chose qui fait mal. Comme tous les beaux enfants, ils sont maladroits. Leurs bras qui ont poussé plus vite que le reste, longs et malingres, reposent sur leurs genoux osseux.
Je tâche d’écouter leurs mots marmonnés. Et une horde de jeunes – ceux-là plus vieux, dix-huit à vingt ans – déboule dans la rame.
La horde de jeunes est une classe, en vérité. Il y a le professeur, autour duquel se concentre une grappe volubile. Tous sortent d’un spectacle.
C’est une classe d’art. J’ai eu un ami qui avait fait les arts appliqués. Ça y ressemble beaucoup, toutes ces filles en pantalons bouffants, et tous ces garçons à casquettes gavroche.
Ils ont l’air sérieux, pour des artistes. Leurs appréciations sur le spectacle qu’ils viennent de voir sont sentencieuses, et débordent d’admiration. Je me dis qu’ils sont bien jeunes, pour déjà prêter allégeance.
Ils trimballent leurs carnets à dessin, les cahiers zap book au design défiant toute concurrence. Un couple hétérosexuel s’adonne à une salade de langues qui choque le vieux de vingt-cinq ans que je suis. Il faut dire que leur professeur est assise pile à côté, et je trouve ça assez contre-nature. Allez savoir, ma morale et moi… qu’on aille donc se faire foutre.
Et parmi ces élèves, je repère le phénomène socioculturel propre à toute classe d’art : le mec avec son carton à dessin.
J’en ai connu, et vu, des dizaines pareilles que lui. Ça remonte à dix ans. Les choses n’ont pas changé. Ça effraie, mais ça rassure aussi.
Le mec avec son carton à dessin dispose d’une cour. L’amour courtois a été inventé au 12ième siècle : le mec avec son carton à dessin perpétue donc une tradition quasi-millénaire. La cour est composée de sept filles. Le seigneur et sa cour ont investi deux lots de banquettes qui se font face. La topographie de la cour dénonce la hiérarchie imposée (tacitement) par le mec avec son carton à dessin.
Sur son lot de banquettes, les filles qui sont réputées les plus jolies. En vérité, les plus disposées au compromis idéologique. Sur le deuxième lot de banquettes, de l’autre côté du passage, les filles qui sont réputées moins jolies. En vérité, les plus farouches, celles qui ont les yeux fuyants, intelligents, la petite mine des humbles et des pauvres. Leurs parents gagnaient moins d’argent, elles ne sont pas douées en compromis idéologique.
Qu’importe. Le mec avec son carton à dessin sait se montrer magnanime.
Il n’est pas spécialement beau, mais toutes en bavent pour lui. Il baratine d’une voix claire, épurée de toute accentuation. Il ne jure pas et articule bien. Il évite le verlan. Ça fait beauf.
Le mec avec son carton à dessin est, comme on le devine, muni de son accessoire identitaire.
Le carton à dessin est installé sur ses genoux. Il l’utilise, comme support.
Il crayonne le portrait d’une de ses favorites. Elle se prête au rôle de modèle avec une grande application.
- Ne bouge pas, ordonne-t-il d’une voix douce.
Elle glousse mais obéit.
Toutes scrutent le devenir du portrait. Sauf le modèle, qui attend, sage et docile.
Pourquoi ne le dessinent-elles pas, elles ?
On ne dessine pas le mec avec son carton à dessin. Pas quand on est une fille (ni quand on est un cave sans talent).
Le mec avec son carton à dessin tire les ficelles. C’est lui qui crée. Les filles sont ses muses. (Si vous saviez comme je déteste ce concept : la muse.)
Le mec avec son carton à dessin détient le pouvoir. Les filles sont ornementales – preuve en est qu’elles sont muses, sources d’inspiration passives – et servent avant tout à asseoir sa domination.
Les pauvresses du deuxième lot de banquettes me font pitié. Elles convoitent le pouvoir d’esquisser le portrait, ou bien le fait d’être le modèle. J’en entends une petite au visage de fouine susurrer :
- Qu’est-ce qu’il dessine bien, Hugo.
Hugo, ça c’est un prénom de mec avec son carton à dessin. Prédestiné, le gonze.
Je voudrais me pencher vers toi, petite au visage de fouine, et te dire à quel point ton Hugo ne mérite pas ton murmure. Ne prête pas allégeance. Pas à lui. Je t’en supplie.
Le mec avec son carton à dessin se concentre, mais affecte la désinvolture. S’appliquer, c’est bourgeois, vous comprenez. Ou trop ouvriériste. Il faut bien s’appliquer, quand on bosse pour décrocher un salaire. Alors lui !
Il fait mine de se prêter à ce petit jeu d’art sans trop y croire. Comme ça. Un tour de magie pour amuser les filles. Dire qu’elles doivent se croire libérées.
- Oh quelle tête il me fait ? s’interroge le modèle.
Elle triomphe, le mec avec son carton à dessin l’a élue elle.
- C’est magnifique, assurent ses copines.
J’attends celle qui dira :
- Putain, la tronche qu’il t’a flanquée ma pauvre !
Ce serait marrant.
J’attends en vain.
- C’est juste une esquisse, tempère le mec avec son carton à dessin (grand seigneur).
Même parmi les pauvresses, aucune n’a la frimousse amusée par la pauvreté de cette scène. Je guette celle qui dénoncerait :
- Si après ce numéro il arrive pas à te baiser, ma parole, il se sera vraiment cassé le cul pour rien !
Car tel est toujours l’objectif inavoué du mec avec son carton à dessin. La domination de classe. Domination sur la femme, domination sur le puceau à lunettes du fond de la classe, voilà, les choses fonctionnent ainsi. N’oubliez jamais que l’amour, c’est la logique objective des rapports de classe entre les sexes.
Il faudrait une audacieuse qui lui volerait le carton à dessin et proclamerait :
- Allez, moi je te dessine!
Celle-là serait une révolutionnaire.