Blog d'un jeune écrivain... en direct depuis les tréfonds de la praxis. Ma vie matérialiste, ma cigarette électronique, du marxisme-léninisme et tous mes malheurs d'auteur publié.
Quand j’ai adhéré au Parti, j’avais vingt-quatre ans, j’étais jeune, pauvre, naïf et plein de bonne volonté.
Ensuite je l’ai annoncé à mes parents.
Comme ils ne me croyaient pas, j’ai brandi ma carte rouge et blanche.
Ma mère, habituée à mes frasques (et se souvenant que j’avais « été communiste » pendant mon année de seconde), ne s’en soucia guère.
Mon père, lui, n’était pas très content.
Tous les deux ont toujours voté Parti Socialiste – sans grande conviction, cela dit.
- Tu resteras jamais plus d’un an, présagea-t-il d’un ton bourru et rancunier.
Sur ce point-là, il avait tort.
J’y suis toujours, au Parti.
- Ils vont te détruire, continua-t-il.
Sur ce point-là, il n’était pas loin du compte, sauf qu’il a toujours sous-estimé ma légendaire force d’endurance…
Moi, j’étais étonné par sa hargne.
- Pourquoi tu dis tout ça ? T'es pas communiste, tu l’as jamais été. Qu’est-ce t'en sais ?
- J’en ai connus, des communistes. Dans les années soixante-dix et…
- Ah ouais mais ça compte pas, ça date de la guerre, tes infos, hé !
- Bref, il n’y avait pas plus bornés, rétrogrades, aveugles et inintéressants que les communistes.
- Je verrai bien ! S’ils me saoulent, je reprendrai pas ma carte l’an prochain.
- Ils vont te bouffer tout cru. Tu t'en rends compte ?
- Pourquoi ?
- Parce que tu es toi et que nous sommes nous. Tu penses vraiment qu’ils vont bien t'accueillir ? Regarde un peu ta vie, cinq minutes. Regarde d’où tu viens. Regarde-nous. Ils vont te haïr !
- Je vois pas pourquoi ils le feraient ?!
- Parce que t'es libre, jeune, plein d’imagination, cultivé et pauvre.
Sur ce point-là, je dois admettre qu’il avait foutrement raison.
- Mais, poursuivit-il, c’est peut-être le délire intellectuel qui t'attire ? Tu veux simplement trouver des gens avec qui discuter philo ? C’est bien ça, pas vrai ? Rassure-moi !
Si j’avais eu la moindre attente en ce sens, j’aurais été sacrément déçu.
- Ah non, répondis-je. J’ai adhéré juste parce que… voilà. J’ai lu Marx et ça le fait. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ?
- Tu me déçois, Stoni ! T'aurais dû aller à la LCR.
- Putain quelle horreur ! Jamais de la vie !
- A mon avis ils sont moins tartes ! Tu te rends compte : toi dans ce vieux parti de dinosaures staliniens ? Attends, il faut que je te prête un livre. Ça te fera sûrement revenir sur ta décision.
- Papa, j’ai déjà lu tous tes livres.
- Pas celui-là.
Il me tendit L’Aveu d’Artur London.
- Mais je l’ai aussi, chez moi ! Je l’ai lu.
- Ha ha ! Alors, qu’est-ce que t'en dis ?
- Ben au contraire, ça me donne encore plus envie d’adhérer. T'as vu ce qu’il dit au début du livre, le London ? Que le socialisme, ça devrait pas être ça et qu’il reste plus que jamais communiste.
Déçu, mon père rangea négligemment le bouquin dans sa bibliothèque.
Au fil du temps, le fait que leur fils soit communiste devint un détail croustillant que mes parents aiment toujours raconter à leurs rares connaissances.
Ils firent bien quelques tentatives pour me ramener à « la raison ». D'un coup, mon père voulut me léguer leur collection d'Actuel. Ma mère protesta, argumentant que c'était la sienne et qu'elle voulait encore la garder. Mon père se pointa chez moi, histoire de vérifier si, dans mes disques, j'avais toujours du Bob Dylan et du Lou Reed. Ma mère s'assura que je ne revendrais pas ses albums d'Amon Düül et du Grateful Dead, qu'elle m'avait donnés.
Ils m'offrirent le DVD de Woodstock, 3 days of peace and music à mon anniversaire.
Leur obstination à défendre leur héritage me portait à sourire, moi qui savais très bien en être pétri jusqu'à la moelle, pour le meilleur et pour le pire – le genre de truc dont on ne se débarrasse pas si facilement.
N'empêche que je déclenchai une véritable fronde familiale quand j'eus l'audace d'entraîner mon petit frère (dix-huit ans à l'époque) dans une réunion communiste.
Rassurez-vous.
Mon frère, lui, eut l'intelligence de fuir à toutes jambes.