Blog d'un jeune écrivain... en direct depuis les tréfonds de la praxis. Ma vie matérialiste, ma cigarette électronique, du marxisme-léninisme et tous mes malheurs d'auteur publié.
A la base de tout roman, il y a : le personnage.
Les miens sont exigeants, tyranniques, méchants, mais nous nous débrouillons malgré tout pour filer une magnifique histoire d'amour.
Commencer un texte ne signifie pas écrire un roman.
Nombreux sont les essais qui ne mènent à rien. Pour que cet embryon de mots, d'une vingtaine, trentaine, cinquantaine de pages, devienne le roman, il faut que le personnage s'affirme comme tel.
C'est-à-dire que le personnage doit s'installer dans mes doigts.
Une fois qu'il s'y est logé, et que c'est lui qui ordonne à mes dix phalanges de taper ce qu'il veut que je tape, nous sommes tous les deux lancés dans l'histoire. On ne m'arrêtera plus. Ni l'on ne pourra l'arrêter lui, d'ailleurs.
Nous vivons un train de couple : lui a besoin de moi pour être, et moi j'ai besoin de lui pour faire. Il a l'Etre, j'ai le Code. Nous entretenons des attractions corporelles très fortes, et nous tombons rapidement amoureux. Nous avons nos scènes de ménage – parfois vengeresses – et nos instants de grand bonheur éperdu.
Notre cohabitation se partage entre mon traitement de texte et ma petite cervelle.
Il veille, derrière moi, quand j'écris et me souffle à l'oreille les mots que je dois retranscrire.
Il se montre vaniteux, prétendant qu'il est à l'origine de tout, et que moi, je suis un simple exécutant.
- C'est faux, répliqué-je avec orgueil. Tu le sais bien, je t'ai inventé.
- Non, je me suis présenté à toi tout constitué, t'as le boulot déjà à moitié mâché.
- Je me rappelle très bien de la première fois où j'ai pensé à toi... Tu n'étais alors qu'une silhouette. Je sentais vaguement ton odeur, et je voulais te toucher. A partir de ça, lentement, inopinément, tu t'es constitué, car c'est moi qui t'ai forgé... Au fil des mois... Au fil des ans... Tu ne te souviens pas ?
- Arrête de geindre ! Ecris !
Notre histoire m'oblige à lui faire du mal et je regimbe.
J'esquive les séances d'écriture. Il sait me rappeler à l'ordre.
- Mais tu vas souffrir...
- Et alors ? Si je dois souffrir pour exister, je souffrirai. Fous-toi au boulot, sale petit con ! Branleur !
J'obéis.
Néanmoins, je l'aime.
Je me cale contre son corps, enfonce ma tête sous son épaule et l'étreins, voulant sentir sa cage thoracique, cherchant même à renifler la transpiration sous ses aisselles.
Je le veux, de la couche de tartre recouvrant ses dents jusqu'à son dernier poil pubien.
Je m'approprie sa chair, enchanté, et fier, de l'avoir créée.
Il se fiche de mes caresses.
Il a une destinée à me faire accomplir, lui.
- Fais-moi aller chez Lidl, pour que j'achète du fromage. C'est symbolique, tu comprends. Bon, à ce stade de l'histoire, je peux me permettre de faire l'amour avec Truc, qu'est-ce que t'en dis ? Ça fait soixante pages que j'en crève d'envie. Et tout ça pour qu'à la fin je meure, ha ha ha !
- Je peux te faire survivre, si tu veux...
- Quoi ? Pauvre connard ! Traître ! Bien sûr que non ! JE DOIS MOURIR !
- Ok...
Quand le roman est achevé, il ne s'envole pas pour autant.
- Très bien. T'as fini ton truc. On est vachement contents pour toi. Mais, maintenant, tu vas relire ! C'est bourré de fautes, c'est super mal écrit, personne ne va vouloir de ce tas de merde ! Alors, au boulot !
Je ne me plains pas. Je suis heureux de le retrouver, même si le premier jet est terminé.
Je réécris de multiples versions, cherchant sans cesse à améliorer le roman. Pas pour moi. Pour lui.
Il reste aux aguets, vigilant.
Les personnages sont des gens très consciencieux.
Plus je réécris l'histoire, plus je le connais. J'en arrive au point où j'anticipe le moindre de ses mouvements. Nous formons, à présent, une petite famille.
Plus rien ne me surprend, de sa part. Routine d'amoureux. C'est une agréable routine, celle où, lorsqu'à chaque réveil, au lit, vous renversant vers votre moitié, vous êtes tout euphorique à l'idée de déjeuner en sa compagnie.
Tout est magique.
Lui aussi me fait les yeux doux.
- Je sais être gentil avec toi, Stoni, car tu travailles beaucoup. C'est bien. Je suis fier de toi.
Nous prenons alors, d'un commun accord, la décision de le soumettre à des éditeurs.
- Tant que tu n'as pas réussi, prévient-il, je te lâche pas. Si t'échoues à faire de moi un vrai livre... je te défonce la gueule.
C'est vrai.
Il me suit dans les rues, quand je suis seul. Je le sais être au détour d'un pâté de maison, une batte de base-ball au poing, au cas où je ne réussirai pas ma mission.
Les éditeurs ne sont pas conscients de la menace qui plane sur moi.
Comme je sors de la boulangerie, le personnage me chope, couteau entre les dents :
- Alors, sale petite racaille ? Ton éditeur t'a appelé, ce matin, pas vrai ? Et tu me préviens pas ? PAUVRE CON ! Je suis au courant de tout ! Je suis omniscient, putain de merde !
- Euh oui, pardon, j'ai pas eu le temps tu comprends mais j'allais te...
- Qu'est-ce qu'il t'a dit, l'éditeur ?
- Euh... Qu'il fallait que je reprenne tel passage, que ça n'allait pas à tel moment du livre, que...
- Quel incompétent tu fais ! Allez, fous-toi au boulot ! Encore une fois ! J'en ai pas fini avec toi, visiblement !
Nous nous remettons à travailler.
Le jour où je signe le contrat d'édition, le personnage cesse de me harceler au coin des rues.
Désormais, il roucoule dans les bras de l'éditeur.
Je tiens la chandelle.
- Ah ! s'extasie l'éditeur en étreignant le manuscrit. Quel magnifique personnage ! Qu'il est beau ! Qu'il est réaliste ! Vraiment ! Je l'aime ! ( = il va me rapporter du fric, j'en suis sûr ! )
Je tente d'en placer une :
- Oui j'ai eu cette idée de personnage le jour où...
- Tous les gens qui ont lu le roman sont tombés amoureux de lui ! Je crois que tu ne le mérites pas, Stoni ! Hé hé hé !
J'esquisse un rictus faussement amusé. L'éditeur enchaîne :
- Ce soir, je dîne avec le personnage. Tu n'y vois pas d'inconvénient ?
- Non...
- En fait, on va même s'envoyer en l'air pendant une bonne partie de la nuit ! Tu n'es pas jaloux, au moins ?
- Ben...
- Je t'assure, Stoni, il est très bien avec moi. Je saurai mieux m'en occuper. Il faut que tu fasses ton deuil, maintenant. Et tu connais l'adage : un de perdu, dix de retrouvés !
Le personnage ne se soucie pas tellement des séductions politico-mondaines dont il fait l'objet.
Il ne vous lâche pas la grappe aussi facilement.
Il revient, le soir même.
- Te voilà ? Je croyais que tu t'envoyais en l'air avec mon éditeur ?
Il grimace et chasse l'air d'une main.
- Ahrf... L'éditeur... Je m'en tamponne. Je préfère te surveiller toi. Il faut que t'assures. T'as pensé à ce que t'allais dire, pour le lancement du livre ? Il y aura bien quelques journalistes. C'est important que tu y réfléchisses... C'EST MON IMAGE QUI EST EN JEU ! Tu devras prendre soin de bien me présenter. Et ne t'avise pas de faire ton malin en te mettant en valeur. C'est de moi dont les gens veulent entendre parler. T'as tout saisi ?
Ma seule source de salut, c'est quand un nouveau personnage aussi exigeant, méchant, tyrannique, viendra prendre sa place et l'expédiera à l'autre bout du monde par force coups de pied au cul.
Mais je suis du genre à garder mes vieilles lettres d'amour dans un petit coin de mon tiroir.