Blog d'un jeune écrivain... en direct depuis les tréfonds de la praxis. Ma vie matérialiste, ma cigarette électronique, du marxisme-léninisme et tous mes malheurs d'auteur publié.
Dans deux ans, j’aurai trente ans.
C’est bizarre, le temps qui va. J’ai l’impression que, quand j’avais vingt ans, c’était juste hier. Ou à des centaines d’années lumière. Je me dis que j’habite mon appartement depuis six ans. Merde, six ans ? C’est pas possible.
Ben si.
Je vieillis.
Avant de me voir moi-même prendre réellement de l’âge, ce sont mes parents que j’ai vus changer. Mon père commence à avoir des soucis articulatoires et d’hypertension… Ma mère a de l’arthrite et prend des trucs pour sa ménopause. Ils sont devenus… différents. J’ai l’impression que plus le temps va, plus ils sont chiants…
Il y a seulement dix ans, ils avaient quarante et cinquante ans à peu près…
Rien n’est passé plus vite que la décennie qui a séparé mes dix-huit et vingt-huit ans. D’une, j’ai rencontré Aniki. Tout au début. C’est mon année zéro. Avant, préhistoire. Après, histoire.
Excepté cela, j’ai l’impression de n’avoir rien fait (si, j’ai juste édité plusieurs romans, pauvre connard que je suis…). D’avoir laissé filer tout ça. D’avoir bousillé ces précieuses années à rester inerte, contemplatif, les oreilles du côté des enceintes de ma chaîne hi-fi… Je n’ai jamais été à un concert, je ne suis plus sorti nulle part, j’ai, en fait, beaucoup travaillé sur mes livres.
Un jour un de mes meilleurs potes m’a annoncé qu’il allait avoir un enfant.
J’étais en colère. Je l’ai engueulé, « pour de faux », au téléphone. Je m’en souviens comme si c’était hier… Non, c’était il y a trois ans. Je marchais dehors, il m’avait appelé et m’avait dit : « Elle va avoir un bébé. On va avoir un bébé. Elle va le garder. Je vais être papa. Il va naître à tel moment… ». J’avais hurlé à la trahison. Je riais et je lui disais : « putain t'abuses, on va être obligés d’être des adultes responsables maintenant que t'as un putain de chiard ! ». En vérité, j’étais vraiment hors de moi. Je voulais lui dire : « Non, attends là, c’est pas possible… Rappelle-toi la semaine dernière nous étions au lycée, on faisait les cons, putain je faisais vraiment n’importe quoi et, comment je vous faisais marrer ! mais si c’était la semaine dernière, t'as eu ton bac au rattrapage, après on a galéré les années qui ont suivi, et on s’est maqués, d’accord, je le sais, mais non c’était justement la semaine dernière le lycée, alors t'as pas le droit de nous faire ça, de nous trahir, on est encore des gosses, on sera des gosses toute notre vie, et un gosse ça fait pas de gosse, non, si ? ».
Je vois son bébé grandir.
Il marche et il parle. Il danse. Je veux dire, il danse. Vous vous rendez compte ? C’est déjà une petite personne.
Très vite, il sera en primaire. Il apprendra à lire et à écrire. Je lui achèterai tous les Roald Dahl que j’ai aimés quand j’étais petit.
Je ne vois pas mes potes vieillir. Pour moi, ce sont toujours les visages d’il y a dix ans.
Ce qui est dur, c’est de voir, en revanche, que la plupart d’entre eux sont toujours entre deux CDD, entre deux formations, au chômage ou au RSA…
Je constate les dates de naissance qui s’écartent de la mienne, petit à petit, chez les sportifs, les chanteurs, les acteurs de cinéma… 1985. 1988. 1990. 1992…
Wallah, c’est quoi ces conneries, là ?
Je vois les jeunes, dans la rue, dans les transports en commun.
Les jeunes.
Je n’en fais plus vraiment partie.
J’ai quitté le tarif 12/25 de la SNCF depuis un petit moment.
Si j’étais étudiant, je n’aurais plus droit aux bourses…
Les jeunes qui me semblent bien différents de ceux que nous avons été, dix ou quinze ans en arrière.
Nous, on était des pauv’connars, des pauv’ clampins, des pauv’perdus. On était à sec, on était mal habillés. Quand on avait des portables, c’était des modèles tout pourris.
Maintenant, ils ont tendance à être élégants, vachement bien fringués. Ils ont des portables que je n’y comprendrais rien. Avec quel argent ?
Je les trouve aussi, pour ceux qui sont de mon milieu social, violents, arrogants, méchants avec les filles.
Nous, j’ai l’impression qu’on était cool. Débiles, idiots, mais cool. On était la génération qui, minots, avait écouté Alliance Ethnik : Respect yourself, respect the funk, respect the ladies… Après on est passé à NTM, mais même NTM, franchement, si mes souvenirs sont bons, c’était tout de même assez digne, il n’y avait pas de messages haineux, homophobes… NTM, je le vois aujourd’hui plutôt comme une sorte de rébellion idiote pour ados, mais ça ne disait pas d’exclure les pédés, ou de taper des nanas. Je ne parle même pas de IAM… Maintenant, quand je tombe par hasard sur des articles sur tel ou tel rappeur, je suis stupéfait par la bêtise qu’il peut représenter.
Bien sûr, c’est là un réflexe de vieux con, j’en suis conscient. Parce que je me fais une idée d’après des articles de presse, parce qu’en vérité, je ne connais pas ce qui se fait maintenant, et je ne vois que ce qui sort dans les médias…
Souvent, en tant qu’écrivain, on me dit que je « représente ma génération », que je parle « de la jeunesse », que mes romans « font parler ceux qui n’ont pas encore eu le temps de prendre la parole », ce genre de conneries.
Et ce qui est terrible, c’est, en toute réaction, de se sentir malhonnête, coupable, et de penser quelque part dans sa tête « non ce n’est pas vrai, je ne suis plus un jeune, la jeunesse je n’y comprends rien, je suis passé de l’autre côté, si vous saviez la vérité… ».
Bref.
C’était donc mon mode vieux con.