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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 14:18

 


 

 

En premier lieu, je dirais que le fric et la situation d'auteur, en général, ça fait deux.

 

Pourquoi tant d'injustice, crieras-tu, ami lecteur ?

Eh bien, c'est comme ça.

 

Souvent, les gens s'imaginent des trucs sur la condition d'écrivain. Que, genre, on acquiert un certain prestige social et qu'on touche du pognon, bref, que c'est un vrai métier et tout.

 

En vrai, c'est pas tout à fait la vérité. Ça l'est même pas du tout.

 

 

Enculage n° 1 : l'à-valoir

 

Le jour où tu signes un contrat d'édition à compte d'éditeur avec ton nouveau patron (un éditeur, donc), celui-ci est censé te remettre un chèque d'à-valoir.

 

(voir l'article : Au secours je vais signer un contrat d'édition)

 

L'à-valoir est une avance sur tes potentielles ventes futures.

Et l'à-valoir n'est pas remboursable !

 

L'à-valoir est une garantie pour l'auteur. Si ton roman se vend à cent exemplaires (c'est un bide complet), tu gardes ton fric, même si le montant de l'à-valoir ne recouvre pas les droits d'auteurs que tu auras virtuellement touchés.

 

Le montant de tes droits d'auteur est fixé dans le contrat. En général, pour un premier roman signé par un quidam, il se situera autour de 7 à 10 %.

Prenons 10 %, c'est plus simple pour faire le calcul.

 

Tes droits d'auteurs correspondent à 10 % du prix de vente hors taxe du bouquin (je rappelle qu'en France le prix de vente du livre est unique, quel que soit le magasin il sera le même partout, et c'est l'éditeur qui le détermine).

Le prix de vente HT de ton roman est de 10 €.

Tu touches, par exemplaire vendu, 1 € (10 € x 10 %).

 

Ton roman s'est vendu à 100 exemplaires.

Tu touches 100 €.

Et tu les touches virtuellement, comme je l'ait écrit plus tôt, puisque l'éditeur t'a fait une avance. On te les a déjà payés.

En effet, tu as encaissé, le jour de la signature du contrat, un chèque de 1 000 € d'à-valoir : ben t'as fait une belle affaire, en quelque sorte.

T'as engrangé une espèce de bénéfice de 900 €.

 

D'où l'importance de l'à-valoir, pour un auteur.

C'est l'à-valoir qu'il te faut négocier, lors de la signature de ton contrat d'édition. A la limite, les droits d'auteurs, on s'en bat un peu les couilles (à condition qu'ils soient supérieurs à 7%, sinon c'est du foutage de gueule).

 

En revanche, si les ventes génèrent assez de droits d'auteurs pour que le total de ceux-ci dépasse le montant de ton à-valoir, ça devient intéressant.

Ton roman s'est vendu à 1500 exemplaires.

Tes droits d'auteurs s'élèvent donc à 1500 €.

1500 € (droits d'auteurs) – 1000 € (à-valoir) = 500 €

 

500 € que tu toucheras à peu près un an après la parution du bouquin – si ton éditeur se bouge le cul et ne te fait pas poireauter plus longtemps.

 

 

L'à-valoir et les droits d'auteurs seront pris en compte dans le montant de ton Impôt sur le Revenu, faut pas déconner non plus...

 

Un à-valoir, c'est une bonne manière de repérer un éditeur presque sérieux et presque professionnel.

Dans le cas d'un premier roman, si le montant de l'à-valoir que l'on te propose est inférieur à 500 €, refuse tout net.

Entre 500 € et 1000 €, c'est super radin et tu as le droit de râler.

Entre 1000 € et 1500 €, c'est assez radin et tu as toujours le droit de râler.

A partir de 1500 € (et ce sera le maximum qu'on te proposera, sauf si tu t'appelles Oussama Ben Laden, bref, t'es une star et tout le monde se déchire ton œuvre), c'est très bien.

 

Ne crois pas qu'un gros éditeur te proposera plus qu'un petit éditeur.

Les gros éditeurs sont en général des radins de première, ils estiment que tu as sacrément de la chance de décrocher ton premier contrat chez eux et te proposeront des formules à la con : 900 € en premier à-valoir, plus 500 € à la parution du roman (on sait jamais, si tu claques avant), 700 € d'à-valoir mais trois livres de ton choix gratuits, etc...

C'est des vrais marchands de tapis, ces mecs.

 

A partir de ton deuxième roman, puis du troisième, quatrième, etc., tu auras toute la légitimité de demander une augmentation de ton à-valoir (on passe à 2000 €, 2500 €, 3000 €... bon faut rester raisonnable en fonction des ventes de ton bouquin).

 

Enculage n° 2 : le tirage et les ventes

 

Mon cher lecteur, tu auras compris que les ventes d'un roman déterminent le potentiel fric que tu peux tirer de ta prose.

 

Sauf qu'avant de vendre ton bouquin, faut l'imprimer.

 

Pour un premier roman, le tirage tournera autour de 1000 à 3000 exemplaires.

Bien sûr, ça peut être davantage si ton éditeur t'a choisi pour faire le gros coup de la rentrée littéraire (tu es le fils caché de Mickey Mouse et tu déballes tout dans ton roman), mais comme tu n'as aucune chance d'être tiré au sort pour ce genre de promotion (qui, en général, ne marche pas), on s'en fout.

 

Il faut savoir que, dans l'édition, un règle veut que sur tout tirage, il y ait à peu près 60 % de retours.

Le retour, c'est quand ton roman n'a pas été vendu dans une librairie et qu'il retourne dans les stocks. Il est alors considéré comme « défraîchi » : l'éditeur n'a plus le droit de le vendre. Son futur est voué au pilonnage. On le détruira pour en faire du PQ recyclé.

 

Tu vas me dire, c'est chelou qu'on imprime 1000 exemplaires sachant que 60 % va être pilonné.

Non, ce n'est pas chelou. Plus vous faites tirer chez un imprimeur, moins ça vous coûte. L'éditeur n'a aucun intérêt à faire tirer 500 exemplaires, si ça lui coûte aussi cher (voire plus cher), que 1000. C'est la loi du gros !

Sur le tirage, il faudra aussi soustraire tous les exemplaires que ton éditeur enverra en service de presse (SP pour les intimes), aux concours littéraires, à ses amis jet-setteurs, etc... Plusieurs centaines de volumes, qui ne seront pas comptées comme des ventes, évidemment (manquerait plus que ça).

 

Examinons maintenant le baromètre Stoni des ventes de roman :

 

Inférieures à 300 exemplaires : franchement pas chanmé. Mais c'est pas grave, tu t'en remettras.

Probabilité pour un premier roman : 50 %...

 

De 300 à 500 exemplaires : c'est pas mal. Ton éditeur a pas trop perdu de fric. Bon, c'est pas chanmé, mais ça va. T'as pas à avoir honte. Par contre t'es toujours inconnu dans le milieu, mon pauvre vieux.

Probabilité pour un premier roman : 20 %

 

De 500 à 700 exemplaires : hé, tu t'es fait un petit nom dans le milieu. C'est cool.

Probabilité pour un premier roman : 10 %

 

De 700 à 1000 exemplaires : pas mal du tout ! Les gens savent qui tu es.

Probabilité pour un premier roman : 10 %

 

De 1000 à 2000 exemplaires : carrément chanmé putain !

Probabilité pour un premier roman : 9 %

 

Au-delà de 2000 exemplaires : wallah c'est un best-seller ma parole.

Probabilité pour un premier roman : 1 %.

 

Mon baromètre n'est pas une plaisanterie. Personne n'estime à quel point le tirage et la vente d'un roman sont des montants ridicules.

Ben ouais, c'est comme ça.

La littérature, ça fait pas vendre. On y peut rien.

 

Ce baromètre s'applique à tous les éditeurs. Ah, le nombre de primo-romanciers chez Gallimard qui se cassent les dents sur du 300 exemplaires... Ou même l'auteur confirmé qui change brusquement de maison, pour le prestige d'un Seuil, et qui se retrouve à 600 exemplaires après avoir fait du 1000/3000 chez un éditeur plus modeste (le Seuil ayant, sans mauvaise intention, bâclé la promo de son livre...).

La vie est dure !

 

 

La prochaine fois, Stoni te racontera pourquoi il te sera difficile, peut-être même impossible, de connaître le chiffre exact de tes ventes. Il t'expliquera aussi pourquoi les outils publics de comptabilisation des ventes de livres comme Edistat c'est de la grosse connerie.

 

Stoni, il est sympa, quand même.

Mais si, dis-le.

 

 

 

A lire aussi : comment exiger et négocier son à-valoir ?

 

 

Une question ?
Envie de partager ? (ton argent, ton corps... non je déconne)
Retrouve Stoni sur Facebook

 

 

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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 14:11

 

 

 

Une fois il m'en est arrivé une bonne.

 

Je vais rarement dans des librairies. J'achète mes livres dans des librairies, mais sur internet, ou bien dans des vide-greniers.

Sauf exception. Je passe devant une librairie, je regarde la vitrine, j'ai cinq minutes devant moi et je rentre.

Cette fois-là, mon dernier roman venait de sortir et je ne le vois pas dans les rayons, ni sur les présentoirs, ni nulle part. Ce qui est bizarre.

Je vais me renseigner auprès du libraire.

- Bonjour, je cherche le dernier roman de Stoni, vous l'avez pas ?

Je m'attends à ce que le gars ne connaisse pas mon nom et lance une recherche dans sa base de données.

Ben non. Il connait très bien mon nom, en fait.

- Stoni ? Ah on fait pas ça, nous.

Je suis étonné.

- Pourquoi ?

- Parce que c'est nul à chier.

Direct. Il a vraiment dit nul à chier. Je tâche de ne rien laisser paraître... Et me demande si ce type m'a reconnu – bien que je ne l'aie jamais vu de ma vie – s'il veut me jouer un tour, j'en sais rien...

- Ah bon, euh, nul à chier ? Moi j'en ai entendu parler de cet auteur, ça a l'air bien je trouve...

- Forcément que vous en avez entendu parler, c'est un pistonné.

Sans déconner.

- Un pistonné ?

- Oui, on l'a édité depuis le début parce qu'il rentre dans les quotas. Son éditeur se glose qu'il ait pistonné un pauvre issu des quartiers difficiles au nom pas français du tout. Il fait partie des minorités visibles...

- Mais vous avez lu ses romans ?

- Oui, c'est de la grosse merde. Je vous déconseille vraiment ce genre de livres. Une sorte de fatras composé par quelqu'un qui n'a pas dépassé le CM2, qui n'a aucune culture et qui est branché cul pendant cinq cents pages. Illisible.

- Ah bon... Mais c'est étrange, parce que ça marche un petit peu ses livres, enfin c'est ce que j'ai entendu dire...

- Forcément ça marche bien, il couche avec son éditeur.

Carrément. Je couche avec mon éditeur. Première nouvelle.

- Ah oui ? fais-je, scié.

- On sait tout dans notre milieu, vous savez.

- Comment vous le savez, au juste ?

- Je connais bien des auteurs de sa maison d'édition.

Et mon cul c'est du poulet, connard.

Vu la tronche de sa librairie, je vois pas comment il pourrait connaître des collègues, mais enfin bon...

- Stoni, c'est un peu le Rachida Dati de la littérature française. En plus à ce qu'il paraît il est très bling-bling, comme mec.

Là j'ai envie de lui répondre : « j'ai l'air bling-bling, enculé ? ».

- Comme il est beau gosse et qu'il passe bien sur les photos, il a droit à une certaine publicité dans la presse. Mais il ne la mérite pas !

- Beau gosse ? Vous l'avez déjà vu en photo ?

- Vite fait.

- Mmh...

- Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Un petit con, quoi.

- Ah... Bon ben si je veux acheter son roman, faut que j'aille ailleurs, visiblement...

Le libraire, grand seigneur :

- Non je vous le commande si vous insistez.

Si j'insiste ? Ces commerçants qui renâclent à vous vendre des trucs, ça m'a toujours fasciné.

- Ben non j'insiste pas, je voudrais pas vous déranger...

 

J'hésite foncièrement à lui dire la vérité.

 

Mais je me contente de sortir de la librairie.

 

Je raconte l'anecdote à mon éditeur.

- C'est la rançon du succès, mon petit Stoni. Tu commences à devenir une célébrité qui cristallise de la haine.

 

Ben vu ce qu'on me paie pour cette soi-disant « célébrité », la haine cristallisée, je m'en passerais bien.

 

 

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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 11:49

 


 

J'ai décidé de terminer l'année 2010 sur mon blog avec de la classe. Plutôt que de vous pondre un de mes dérisoires petits articles politico-littéraire-geignards, je laisse la place à mon confrère Antoine Volodine, the best of the best.

 

Antoine Volodine est un des rares auteurs français contemporains que je lis.

 

Dans l'extrait suivant, vous allez voir c'est bien croustillant.

Comme quoi je suis pas le seul à me plaindre.

 

Allez c'est parti les enfants.

 

 

 

 

Aucune initiative n'aura marqué le cinquantième anniversaire de la mort de Bogdan Tarassiev, connu également – si le terme « connu » a un sens, concernant un écrivain – sous le pseudonyme de Jean Balbaïan.

 

[…]

 

Bogdan Tarassiev a commencé sa carrière d'auteur en 2017, sous le nom de Jean Balbaïan, en publiant des textes dans une série policière.

 

[…]

 

Pour résumer, ces cinq livres signés Jean Balbaïan ne plurent pas au public. Quant aux critiques, ils s'exprimèrent peu sur Balbaïan, mais quand ils le firent, ce fut pour en dire pis que pendre. D'après eux, Balbaïan n'avait pas sa place parmi les auteurs de littérature policière et encore moins ailleurs.

 

[…]

 

L'éditeur aimait le travail de Balbaïan, mais cet accueil négatif, associé à des chiffres de vente très en dessous de la moyenne pour la collection, le dissuada de prendre le sixième manuscrit que Tarassiev lui proposait. Dépité, Tarassiev récupéra l'original et le détruisit. Il ne le brûla pas avec des attitudes théâtrales, devant des témoins éplorés ; il le jeta à la poubelle sans même examiner sur quelles épluchures de légumes il atterrissait. Il fit de même pour les deux brouillons et les deux disquettes magnétiques qui auraient pu permettre de refaire naître le livre.

On était en 2021. Après quatre ans d'activité éditoriale et cinq romans hors du commun, Jean Balbaïan avait décidé de disparaître.

 

[…]

 

A supposer qu'elle eut jamais laissé une trace, la mémoire de Jean Balbaïan s'effaça rapidement. Dans l'univers de l'édition, ce fut comme s'il n'avait jamais eu d'existence. Aucun des cinq titres ne fut réimprimé lorsqu'en 2025 les éditions Black Thumb, qui possédaient les droits, furent vendues à une maison plus importante […].

 

Bogdan Tarassiev avait vécu passivement l'expérience de la publication, il l'avait vécue sans joie et il ne cherchait pas à la renouveler, car elle lui avait surtout apporté contrariétés, déceptions et humiliations. Il préférait le silence, il avait choisi de se taire. Il se tut pendant vingt-trois ans.

On a trop tendance à imaginer que la parution de livres modifie le statut social de celui qui les a signés. On phantasme sur l'idée de succès, on voit de l'or et du luxe derrière les livres. On envie à l'écrivain sa brusque fortune. En réalité, absolument rien ne se passe au niveau social et, si l'on excepte les cas exceptionnels, les sommes versées par l'éditeur sont tout bonnement insultantes. Dans le cas de Tarassiev-Balbaïan, ce qu'il avait gagné avec ses cinq livres n'atteignait pas, disons, ce que peut collecter en quinze jours un gardien d'immeuble pour ses étrennes. Le bilan de cette soi-disant prestigieuse activité sociale se réduisait à cela, à une dérisoire poignée de dollars ; on peut y ajouter quelques désastreuses coupures de presse et le fait que désormais la plupart de ses amis, par gêne ou par jalousie, avaient rompu avec lui ou lui battaient froid.

 

[…]

 

Pour autant qu'on puisse l'affirmer, il semble que ni Will Pilgrimm, son ancien éditeur, ni de quelconques lecteurs, ni d'éventuels proches ne firent pression sur Tarassiev pour qu'il se remette à écrire, pour qu'il donne de nouveaux livres, pour qu'il prolonge l'édification de son univers romanesque. On peine à croire qu'une pareille marque de désintérêt ait pu être infligée à un tel auteur, mais c'est ainsi. C'est ainsi que les choses se passent.

Après ce temps de mutisme absolu, Tarassiev pourtant revient sur la scène littéraire.

 

[…]

 

Le manuscrit a circulé chez plusieurs éditeurs avant d'être accepté, de justesse, par Lambda Press […].

 

Mais les projections commerciales de Lambda Press se révèlent vaines. Bien que la maison d'édition bénéficie d'un préjugé favorable dans le milieu littéraire et qu'un véritable réseau médiatique soutienne régulièrement les titres de son catalogue, les journalistes sont rebutés par Rue des mendiantes. Ils ne lui consacrent aucun article élogieux ou désapprobateur, ils n'en mentionnent nulle part l'existence. Un silence consternant salue la réapparition de Tarassiev dans l'arène éditoriale.

Cette renaissance par trop discrète n'est pourtant pas vécue avec amertume par Tarassiev. Elle ne l'affecte pas. Elle convient à l'auteur, qui, au cours de ses vingt-trois ans de retraite muette, a suffisamment médité pour comprendre qu'il n'a rien à attendre de la publication. Elle convient à sa stratégie littéraire particulière qui maintenant consiste à évacuer tout espoir de notoriété et, au contraire, faire survivre ses textes de la manière la moins tapageuse possible, en méprisant le contexte d'hostilité qui les entoure et en rêvant à des lecteurs hypothétiques, situés dans le futur et dans l'ailleurs. A cette étape de son parcours littéraire, on peut considérer qu'il a élaboré une poétique à usage personnel – selon laquelle l'exécrable réception de ses livres devient une condition nécessaire de qualité et d'existence.

Toujours est-il qu'en 2044 la volonté de se faire publier est patente chez Bogdan Tarassiev. Sans attendre la sortie de Rue des mendiantes, donc encore à un moment où son éditeur espère des résultats appréciables pour ce roman, Tarassiev présente à Lambda Press un gros volume intitulé Retour au meurtrissoir. Après un examen qui dure six semaines, Franck Markovic demande à Tarassiev de retravailler son manuscrit, sous le prétexte qu'il est trop ambitieux et pourrait être scindé en deux romans distincts.

La réponse de Lambda Press arrive alors que Rue des mendiantes vient d'être distribué en librairie et alors qu'il est déjà clair que le livre n'aura pas de succès. L'éditeur a perdu son pari, ce qui influe sur ses relations avec Tarassiev. On peut penser qu'à partir de là Lambda Press n'éprouve qu'indifférence envers le travail de Tarassiev, et que Markovic, qui l'a pourtant défendu, découvre ce que Tarassiev est réellement : un quinquagénaire épuisé, médiatiquement inutilisable et sans lecteurs.

Tarassiev retravaille son manuscrit avec une rapidité exceptionnelle – un mois – qui permet de suggérer qu'il avait, non sans cynisme, préparé toute l'affaire à l'avance. Il scinde Retour au meurtrissoir en deux petits romans […].

 

[…]

 

L'année 2049 est une période où Tarassiev a conquis une place bien définie dans le paysage littéraire : celle d'un écrivain mineur, dont nul n'a lu les romans, dont on ne situe pas les fictions, mais dont on connaît le nom puisqu'on l'associe à un tic d'auteur très aisément caricaturable : c'est « ce type » qui appelle tous ses personnages de la même manière.

Porté par cet infime mouvement d'intérêt, Wolff sort en librairie sans être complètement occulté. Toutefois, l'arsenal déployé pour défendre le livre et le faire connaître reste bien maigre : trois compte rendus, deux articles dans des journaux de gastronomie et de bricolage […] et une invitation à une table ronde radiophonique sur « Les écrivains et les situation mondiale ». Dans L'Avenir, Elmer Blotno n'a pas daigné accorder de nouveau son soutien à Tarassiev, et le minuscule article sur Wolff, signé R.R., est d'une insipidité affligeante. On peut mesurer le chemin parcouru par Tarassiev en considérant ses chiffres de vente : pour la première fois depuis Rencontre avec l'infante, ils dépassent les cinq cents exemplaires.

 

 

 

Antoine Volodine, Ecrivains, Seuil 2010.

 

 

 

 

Inutile de préciser que je vous conseille vivement de lire cet excellent bouquin.

 

Il s'agit de nouvelles, mais il est présenté comme un roman : ben ouais, le roman, ça se vent mieux.

 


 

 

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 14:29

 

 

 

 

Les messages que je reçois régulièrement relativement à mes articles sur l'édition (surtout la trilogie pour aider les auteurs amateurs à comprendre comment ça marche, en trois parties : une, deux, trois), m'ont permis de constater que j'avais encore quelques trucs à vous dire.

 

J'aurai toujours quelques trucs à vous dire à ce sujet, de toute façon.

 

Quand on a rédigé son premier manuscrit et qu'on a en vue de se faire éditer, on oublie souvent des petites (et des grosses...) choses qui pourront vous aider à améliorer votre prose.

 

 

 

 

Le premier jet

 

Vous avez fini votre roman et vous essuyez la goutte de sueur sur votre front. Vous venez de pondre ce qu'on appelle dans le milieu : le premier jet.

 

Autant vous dire, vous avez fait le tiers du boulot.

Eh oui, c'est dur, mais c'est ainsi.

 

Parce que, bien souvent, le premier jet est impubliable. Vous y avez passé des mois. J'en suis conscient. Moi aussi, d'ailleurs, j'y passe des mois. Il y a des éjaculateurs précoces qui n'y passent que quelques jours ou quelques semaines. Mais, dans tous les cas, vous avez bien bossé.

 

Vous avez toutes les chances pour que votre manuscrit soit bourré de fautes d'orthographes, de formulations incompréhensibles, de phrases qui ne veulent rien dire, de répétitions, de dialogues inutiles, de chapitres inutiles, etc.

Et si vous envoyiez ce bordel à un éditeur, ça le refroidirait vachement.

 

 

 

Relire

 

La première chose à faire est de relire avec un œil critique. Transformez-vous en flic du style. Traquez tous vos défauts. Imaginez que vous êtes éditeur et que vous partez avec un mauvais a priori (un éditeur part toujours avec un mauvais a priori, lorsqu'il ne vous connait pas). Soyez sans pitié. Envers vous-même.

 

Pendant que vous relisez, apportez vos modifications, entourez les passages qui ne vont pas. N'hésitez pas à supprimer des phrases, des paragraphes, quand ça vous semble bancal.

 

N'hésitez pas à relire cinq ou six fois... Minimum.

 

 

 

 

Les erreurs de style

 

On évite : les phrases trop longues. Sauf si vous êtes sûr de votre coup. Mais bon, les trucs du genre :

 

« Loin derrière la montagne, un oiseau confectionnait son nid en récupérant des brindilles tout autour de l'arbre où il avait élu domicile, la pauvre bête ne sachant malheureusement pas, affublée d'une conscience limitée car animale, que le bombardier venait de larguer sa puissante force de frappe, issue de l'énergie de l'atome, sur des centaines de milliers d'innocents qui, eux, n'étaient hélas pas des oiseaux. »

 

La phrase est horrible, on est d'accord.

D'une, elle est truffée d'évidences. Bien sûr, un nid se confectionne avec des brindilles. Bien sûr, un oiseau élit domicile dans un arbre. Bien sûr, un oiseau n'a pas de conscience. Bien sûr, les centaines de milliers d'innocents ne sont pas des oiseaux.

 

C'est le problème des phrases longues. On se plante.

 

Mieux ne vaut-il pas :

 

« Au loin, derrière la montagne, un oiseau confectionnait son nid. La pauvre bête n'avait aucune idée du bombardier, qui venait de larguer sa puissante force de frappe sur des centaines de milliers d'innocents. »

 

Si vous tenez à votre comparaison humains/oiseaux, vous pouvez rajouter après un retour à la ligne :

 

« Et dans cette foule-là, il n'y avait pas que des oiseaux. »

 

C'est la petite phrase choc !

 

Ensuite, au niveau des dialogues, épurez au maximum les « dit-il » « demanda-t-elle », « s'exclama-t-il ». C'est très très pénible. On en laisse le minimum, juste quand c'est indispensable.

 

Exemple :

 

« Mario observait les voûtes des égouts. Il se pinça le nez.

- Ça pue bordel de merde, dit-il.

- Oh oh, remarqua Luigi. C'est seulement maintenant que tu t'en rends compte !

- Mais ta gueule putain, enragea Mario.

Luigi esquissa un doigt d'honneur.

- Va niquer ta mère ! ricana-t-il. »

 

L'horreur.

On arrange ça :

 

« Mario observait les voûtes des égouts. Il se pinça le nez.

- Ça pue bordel de merde.

- Oh oh ! C'est seulement maintenant que tu t'en rends compte !

- Mais ta gueule putain !

Luigi esquissa un doigt d'honneur :

- Va niquer ta mère ! »

 

Pas la peine de préciser « rétorqua Luigi » quand il n'y a que deux personnages dans les égouts ! On se doute bien que c'est Luigi qui répond !

 

Lire mon article complet sur l'art du dialogue.

 

 

On enlève le maximum de : connecteurs logiques, adverbes, adjectifs inutiles...

 

Je suis assez partisan du : plus c'est simple, plus c'est efficace, mieux c'est.

 

 

 

 

Dresser une ossature

 

Une ossature, c'est lister tous les chapitres de votre roman et les résumer en trois phrases maximum. Si votre texte n'est pas hiérarchisé en chapitres, listez les séquences ou les différentes scènes.

 

Quel est l'intérêt ? Il vous permet d'abord de vérifier la cohérence de votre texte. Par exemple, si vous vous rendez compte que vos personnages fêtent trois fois Noël en seulement un an, il y a un problème. Bon j'exagère, mais on trouve ce genre de défaut dans les manuscrits.

N'hésitez pas à accompagner chaque chapitre de sa datation chronologique dans l'histoire. Si votre roman se déroule sur une seule journée, placez les heures à côté. Vous vous rendrez compte si l'enchaînement de l'action est crédible.

Parce que ça, un bon lecteur s'en rend compte.

 

Deuxième intérêt, repérer les chapitres qui répètent une scène déjà présentée auparavant.

Et celles qui ne servent à rien (vous vous êtes fait plaisir à décrire le petit-déjeuner d'une famille Ricoré : ok, c'est génial, mais on s'en bat les steaks).

 

Exemple :

 

Chapitre 12 : Mario et Luigi sont coincés au fond des égouts. Mario cherche une solution pour sortir. Luigi s'isole derrière une canalisation pour pisser.

Chapitre 13 : pendant ce temps, la princesse Peach se prépare pour sortir. Elle se maquille et s'habille.

Chapitre 14 : Mario cherche encore une solution pour sortir des égouts. Luigi appelle à l'aide avec son portable.

Chapitre 15 : la princesse Peach appelle un taxi.

Chapitre 16 : Bowser arrive pour sauver Mario et Luigi. Nous apprenons qu'il est en vérité l'amant secret de Luigi. Mario n'est pas content.

 

Les chapitres 12 et 14 présentent la même situation : Mario cherche une solution pour sortir. Et ça, on l'a compris dans le chapitre 12. C'est pas la peine d'en faire tout un fromage dans le 14.

Quant au chapitre 15, on s'en fout, qu'elle appelle un taxi, la princesse Peach. Ça n'a aucun intérêt. En revanche si dans le chapitre 13, le fait qu'elle se prépare pour sortir sert à présenter le personnage, on peut le garder.

 

Un bon roman est un roman hiérarchisé avec soin. L'action progresse – même dans les bouquins de Proust l'action progresse d'un chapitre à l'autre, je vous jure. Ne répétez pas quinze mille fois la même chose.

 

 

 

 

Faire lire à d'autres gens

 

Beaucoup d'entre vous y regimbent, mais c'est quand même mieux quand on peut le faire.

 

Evitez toute personne qui vous admire (vos parents), ou qui a toujours dénié votre penchant pour la boisson (« Jean-Pierre ? Mais non, il n'est pas alcoolique, voyons ! » - c'est-à-dire, encore une fois, vos parents).

Les potes, les frères et sœurs, les cousins, le conjoint, voire même des collègues, sont préférables.

Le truc, ce n'est pas que vos amis vous fassent une critique littéraire. Ni qu'ils vous disent s'ils ont aimé ou pas. On s'en bat les couilles, qu'ils aiment votre roman.

Ce qui nous importe, c'est qu'ils lisent votre chef d'œuvre avec un point de vue extérieur ET REPERENT LES PASSAGES OU ILS N'ONT RIEN COMPRIS.

 

Eh oui, il y a des choses qui pour vous font sens.

Imaginez que vous ayez écrit un roman de science-fiction. Dans votre univers, il y a différentes sortes de cyborgs.

Ce qui donnerait des extraits tels que :

 

« H3X était un troisième génération thermolactyl. Il prit un Benzodion, qu'il avala avec du nitrate de phosphore. Son créateur, Francis Dumesnil, le regarda faire, tout en réparant Loopi, deuxième génération carburant à l'azote. Bien entendu, H3X et Loopi ne pouvaient pas s'encadrer. »

 

Vous avez expliqué cinquante pages auparavant que la génération thermolactyl détestait la deuxième génération azote pour la raison que leurs ondes magnétiques génèrent, en se rencontrant, de l'électricité statique. Vous avez aussi expliqué ce qu'était le Benzodion dans le premier chapitre.

Pour vous, c'est clair. Forcément, vous avez imaginé tout ce bordel.

 

Le lecteur, lui, a oublié ces précisions, en cinquante pages. Il n'a pas imaginé tout ce bordel : il le découvre. Et il n'y comprend plus rien.

 

Donc, confiez votre manuscrit à vos premiers lecteurs en expliquant clairement vos motivations :

 

« Je ne veux pas que tu me dises si ça t'a plu ou pas. Je vais te demander de souligner ou d'entourer les phrases, les mots, les paragraphes, voire même les chapitres que tu n'as pas compris, ou qui ne t'ont pas paru clairs. »

 

Si vos lecteurs sont doués en orthographe et en grammaire, ils peuvent aussi vous aider en vous corrigeant.

 

 

  Lire à ce sujet : mon avis sur les sites de relecture

 

 

 

 

Incorporer vos modifications

 

Après votre propre relecture, après avoir arrangé la structure grâce à l'ossature, après les retours de vos lecteurs, vous aurez quelques modifs à apporter au manuscrit.

 

Une excellente occasion pour tout réécrire !

 

Croyez-moi, si vous avez beaucoup de changements à apporter, mieux vaut tout retaper. Cela vous évitera les incohérences qui vont inévitablement apparaître, au fil des versions et des modifications...

 

Pour ma part, je réécris en général trois ou quatre fois (voire plus !) mon roman avant de le considérer prêt pour la relecture à voix haute (on y vient).

 

J'ouvre le fichier word de mon roman, et crée un nouveau fichier. Je réduis les deux fenêtres pour que chacune occupe la moitié de mon écran – dans le sens horizontal.

En haut, j'ai l'ancienne version. En bas, la nouvelle que je dois taper.

Et je me fous au boulot.

J'en profite pour améliorer la narration, le style, les dialogues, également.

Contrairement à ce qu'on croit, c'est plutôt plaisant à faire. On se replonge dans son roman, on le peaufine, sans pour autant avoir à se prendre la tête pour inventer l'histoire. Tout est déjà tracé.

 

 

 

Corriger la grammaire et l'orthographe

 

C'est bien plus important qu'on ne le croit, faites le maximum...

 

Lire mon article rien que sur le niveau de langue des manus.

 

 

 

Lire à voix haute

 

Voilà qui n'est pas une partie de plaisir. Sachant qu'il faut le faire deux ou trois fois minimum, non, c'est pas funky du tout...

 

Concrètement, vous prenez votre manuscrit tout bien corrigé, vous vous posez sur votre canapé et vous commencez à lire tout haut :

 

« Chapitre Un. Un matin comme un autre pour Mario, plombier de son état. Son frère Luigi, moustachu gauchiste et adhérent au PCF, se coupait les ongles des orteils à même le sol. Mario grimaça. Ce manque total d'hygiène lui était insupportable. Il... »

 

Et ainsi de suite jusqu'à la fin du roman.

 

Cela vous prendra beaucoup de temps, et vous aurez la voix cassée à la fin de vos journées de travail.

 

Mais ça sert à quelque chose.

 

Votre respiration sera votre meilleure alliée. Les moments où vous avez besoin de reprendre votre souffle vous indiqueront où placer des virgules, des tirets, ou peut-être même où tronquer votre phrase pour en commencer une autre.

Une bonne écriture possède son propre rythme respiratoire. Elle ne doit pas être éprouvante à lire.

De même, vous travaillerez ainsi la musicalité de votre texte.

Quand une phrase accroche votre oreille et que vous pensez « ouh là là, c'est moche ça, ça ne passe pas du tout par rapport au reste », c'est qu'il y a un problème.

Vous devez prendre du plaisir à vous entendre.

Bien entendu, vous en prendrez beaucoup moins après une heure de lecture à voix haute, mais il vous faudra faire abstraction de la lassitude...

 

 

 

 

 

 

Voilà ce qui me vient à l'esprit pour l'instant.

Je n'hésiterai pas à vous donner d'autres petits tuyaux dès que je les aurai en tête.

 

Je vous rappelle que ces conseils sont à prendre ou à laisser.

Chacun sa manière de faire, chacun sa façon de procéder. Si l'une ou l'autre de mes méthodes vous rebute, ne vous inquiétez pas. Il n'y a pas de formule magique.

Il n'y a pas de règle, et encore moins de dogme !

 

Mon conseil ultime est : prenez votre temps.

Il y a des auteurs capables d'écrire un bouquin en moins d'un mois.

Personnellement, je mets beaucoup plus longtemps.

L'objectif, c'est que vous soyez satisfait au possible de votre texte. Si ça doit vous prendre trois mois, six mois, un an, ou davantage encore... Ce n'est pas grave.

Ecrire, c'est travailler, les enfants !

 

 

 

 

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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 11:16

 

 

 

 

Le crime se déroula dans un salon du livre, où je fus invité en tant qu'auteur.

Un salon n'est pas la chose la plus excitante qu'il existe au monde. Tout dépend de la fréquentation du public. S'il y a du monde, vous trouvez à vous occuper en conversant avec les badauds. S'il n'y a personne... ma foi, vous vous faites chier.

Vous arrivez, on vous donne votre programme, votre badge, vos tickets resto et boisson, on vous conduit jusqu'à votre table où vous attend une vingtaine d'exemplaires de chacun de vos chefs-d'œuvre. A la vue de ces piles de romans esseulés, une question vous assaille : mais comment vais-je réussir à vendre tout ça ?

 

Les gens passent. Ils regardent les bouquins. Ils vous regardent vous. Souvent, j'ai droit à la question :

- C'est vous l'auteur ? (genre, incrédule le mec)

Non, c'est ta mère qui picole à la buvette.

Enfin bref. Les plus charmants sont les gens qui lisent votre quatrième de couverture, grimacent, font non de la tête, lâchent le bouquin comme si c'était de la merde en barre et se cassent. Sachant pertinemment que vous êtes là...

Il y a des gens sympas, aussi. Je leur fais une petite dédicace et tout le monde est bien content.

 

Ainsi, un beau jour dans un salon du livre, je devins un suborneur d'enfants.

 

Une adolescente s'approcha de ma table. La pauvre fille avait l'air complètement perdu. Elle avait quinze ans, une belle chevelure crépue, une écharpe et des lunettes. D'abord, elle s'intéresse aux bouquins de mon voisin. Ouais. Ça la branche pas plus que ça. Elle passe ensuite aux miens.

Regard apeuré dirigé sur ma pomme.

Je la salue. Elle répond du bout des lèvres.

Elle saisit un roman, inspecte la couverture, le retourne, lit le topo en quatrième.

Très concentrée, la gosse. Je la laisse tranquille. Elle redresse le visage vers moi.

- Ça a l'air bien.

Elle ouvre le livre et lit des passages au hasard. Ses sourcils frémissent. Petit battement de cils. Je sens qu'elle a quelque chose à me dire, et que sa timidité ne l'y encourage pas.

Je me lance.

- Tu as quel âge ?

- Quinze ans.

Mince filet de voix fluette... Ses couches vestimentaires – anorak, écharpe, pull, sous-pull – laissent transparaître, malgré tout, une physionomie poids plume.

- Tu es venue parce que tu lis beaucoup ?

- Venue où ça ?

- Au salon.

- Oh ! Euh, oui. Enfin, je lis un peu.

- Tu lis quoi ?

- J'aime bien Twilight.

Je ne sais pas encore de quoi il s'agit. Elle m'éclaire.

- C'est des histoires avec des vampires.

Je la fais parler de ses livres de vampires. Elle ne se décontracte pas davantage. Elle reprend mes romans, les feuillette.

- Vos livres, ça a l'air original.

- J'espère que ça l'est un peu, en effet.

- En fait... Euh...

Elle se tord les mains. Le livre lui échappe. Elle s'excuse et le repose sur la pile. Puis le reprend.

- Comment vous dire... Je dois faire un devoir pour mon cours de français... Je dois rencontrer un écrivain et lui poser des questions... C'est pour ça que je suis venue... Vous voulez bien... Vous voyez, quoi ?

Elle tremble.

J'accepte de répondre à ses questions, bien entendu. Fébrilement, elle dégaine un cahier de brouillon et un stylo. En trébuchant sur les mots, elle me récite ses cinq questions tout à la suite.

- Il faudrait me les poser une par une, je crains que tu ne surestimes mes capacités mémorielles.

Elle n'a pas compris. Je m'engueule intérieurement de parler de la sorte.

Finalement, nous arrivons à boucler son entretien.

- Merci, c'est vraiment gentil, vous m'aiderez sûrement à avoir une bonne note.

Elle lance des regards désespérés aux bouquins. Et commence à me poser des questions, celles-là n'ayant pas été rédigées par son professeur. Nous parlons de mon travail littéraire. Elle m'interroge sur ma façon d'écrire. Finalement, elle recouvre une certaine spontanéité. Je parviens à la faire sourire, et même à la faire rire.

- J'aimerais vraiment lire un de vos livres.

- Je peux t'en dédicacer, si tu veux.

- Oui mais... (elle rougit) J'ai pas assez d'argent sur moi.

- Je vais te l'offrir, d'accord ?

- Oh non ! (murmuré)

- Ce livre te fait envie, et je sais ce que c'est d'avoir quinze ans et pas d'argent. Je t'assure ça me fait plaisir. Ne t'en fais pas. Choisis celui que tu veux.

Elle me tend sa sélection. Je saisis un stylo, ouvre le roman à la première page.

- Comment tu t'appelles ?

- Samira.

Je pose la plume du stylo sur le papier.... Elle se corrige, moins une :

- Euh non mettez plutôt...

Et elle me sort un prénom japonais imprononçable.

Je l'interroge muettement.

- C'est dans un manga. C'est mon pseudo sur MSN.

- Il va falloir que tu me l'épelles.

Je lui fais une dédicace bien chiadée et l'accompagne à la caisse, où je fais chauffer ma carte bancaire.

Elle me remercie à peu près cinquante fois et s'en va.

 

Deux heures plus tard, une femme se pointe devant ma table. Un de mes romans en main. Celui que j'ai vendu à la gosse, en l'occurrence – je ne fais pas encore le rapprochement. La mine pas super commode.

Je la dévisage, en me demandant ce qui me vaut l'honneur de cette gueule pour le moins hostile. Une lectrice déçue. Une lectrice en pétard. Elle a détesté mon roman et elle va me le faire comprendre. L'heure est à l'accalmie, question fréquentation, et mes voisins auteurs se tournent vers notre confrontation imminente, avec une curiosité tout à fait sadique.

- C'est vous Stoni trucmuche, là ? beugle la bonne femme en agitant le bouquin.

- Euh ben ouais... Bonjour...

- Vous êtes pas bien ? Vous êtes complètement malade ? Vous sortez de l'hôpital psychiatrique ?

Je lâche un rire nerveux, tout en cherchant du regard un mec de la sécurité.

Mes voisins auteurs retiennent leur souffle, stupéfaits.

- Vous avez un problème ? poursuit la bonne femme.

Elle lance le bouquin dans mes piles. Strike. Tout s'effondre par terre.

- Vous avez pas honte de vendre de la pornographie à des enfants, espèce de salaud ?

Un auteur se lève, en quête d'un responsable. Merci. Solidarité. Des fois ça fait chaud au cœur.

Je reconstruis mes piles en tâchant de garder le calme.

- Ecoutez Madame, je vais vous demander de partir...

- J'ai des preuves ! Regardez !

Elle reprend son exemplaire et l'ouvre à la première page.

La dédicace pour Chun Yu Kazugako. Wo putain. Je suis dans la merde.

C'est la mère. Et elle est franchement pas contente.

- Vous lui avez écrit un poème d'amour !

- Non, c'est une citation d'Aragon si vous permettez...

- Je sais lire ! C'est écrit là ! Vous lui avez écrit un poème d'amour !

- C'est un poème sur l'adolescence, c'est une dédicace, en général dans une dédicace on met un peu ce qu'on veut, parfois des poèmes, mais celui-là c'est pas de l'amour...

- Vendre du porno à des enfants ! Vous avez lu votre machin, là ?

- C'est pas de la pornographie...

- Vous offrez souvent des livres à des enfants ? C'est une manière de les aborder ? Vous êtes pédophile ou quoi ?

- Je vous interdis ! Et votre fille elle a quinze ans, faut pas déconner non plus...

- Vous lui avez demandé son âge, en plus de ça ? Espèce de sale cochon ! Non mais vous avez lu votre machin ? C'est une honte ! Ça parle de cul pendant tout le long ! Gardez-moi ces saletés ! Je vais prévenir la police !

- Oui, excellente idée.

- Si vous osez vous approcher une seule fois encore de ma fille, mon mari viendra vous péter la gueule !

- C'est ça. Bonne journée madame.

- Suborneur d'enfants !

Elle se casse.

- Ben ça alors, marmonnent mes confrères. C'est la première fois que je vois ça...

Ils sont tellement sciés qu'ils veulent m'offrir un coup à boire. On me félicite. Le salon manquait de scandale, jusqu'à présent.

 

Deux heures plus tard, le salon étant sur le point de fermer, une autre gosse s'aventure de mon côté. Toute excitée. Normal, elle est en mission secrète :

- Je suis une copine de Samira... Enfin de Chun Yu Kazugako. Je voudrais récupérer son livre si c'est possible... Elle m'a appelée... Elle est vraiment désolée pour sa mère...

Je lui file le bouquin pornographique.

- Vous inquiétez pas, m'assure la gosse, je le garderai chez moi. Mes parents s'en foutent. Ils savent même pas lire, presque !

Elle glisse le bouquin dans son sac à main.

- Sinon, je dois faire un devoir de français et j'ai besoin qu'un écrivain réponde à des questions. Vous voulez bien ?

 


 

 

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 14:54

 


 

 

En toute honnêteté, il y a des jours, des moments, des soirs, où mon métier me paraît exécrable. J'en ai marre. Plein le cul. J'ai envie de jeter l'éponge.

Écrire le roman ? Plus ou moins le pied. L'ivresse des grands jours et du grand soir. Ces semaines où les scènes s'enchaînent, où les dialogues abondent, où les gestes, les réactions, les sentiments, les lieux, les décors, l'action, s'imbriquent les uns dans les autres. Où moi je n'ai quasiment rien à faire, sinon écrire tout ça, ce limpide alliage de mots et de ponctuation qui – ainsi le ressens-je – coulent de mes doigts, via les touches du clavier, pour remplir l'écran. Ensuite, les semaines moins évidentes. Où j'écris comme un robot. Je dois faire telle scène. Je n'ai pas envie de la faire. Je la fais quand même. Écriture automatisée. Dialogue. Retour à la ligne. Récit. Sujet, verbe, complément. Les personnages sont assez bien installés dans mes phalanges et mon esprit pour que je me permette de torcher la chose en une heure ou deux. Je reprendrai plus tard. Et puis, des fois, avec le recul, ce n'est pas si mauvais.

Absorption de mon intellect dans les relectures. Je dresse l'ossature de mon texte, repère les scènes qui ne servent à rien, et celles qui répètent une situation déjà présentée auparavant. Liste des chapitres. Je catalogue mes thématiques, isole celles que je dois impérativement développer. Je sacrifie un ou deux personnages accessoires. Réduire les lieux, épurer l'action, faire simple, direct, hiérarchisé. Alors, les réécritures s'enchaînent. L'écran coupé en deux : en haut, mon ancienne version, en bas, la nouvelle. J'esquisse un sourire quand j'entame un passage que j'apprécie particulièrement.

Élagage du manuscrit. Travail studieux qui te happe et t'investit jusque dans tes rêves (ou tes cauchemars). Je n'ai plus vraiment besoin d'inventer. Mon fil conducteur est là, l'enchaînement à disposition, du début à la fin. J'améliore. Bonheur des jours où je bosse de cinq à sept heures d'affilée.

 

 

Quelque part, le travail de préparation éditoriale est assez jouissif – dans la mesure où l'éditeur est moralement impliqué et que la collaboration se déroule correctement. Les choses se construisent. Il y a six mois, un an, j'assistais, seul, à la constitution du manuscrit. Maintenant, c'est le texte définitif que nous bâtissons. Que je bâtis. Les projets de couverture arrivent. Ceux de quatrième de couverture aussi. Travail sur les épreuves, travail sur le bon à tirer. Les choses se font. La structure s'érige. La date de parution est fixée. Le bouquin imprimé. C'est bon. C'est très bon, à vivre.

 

 

Et parce que ma mémoire est un traître qui oublie tous les mauvais souvenirs, je ne vous parlerai pas des âpres négociations pour sauvegarder tel ou tel extrait, de ma consternation face au travail (souvent bâclé) des correcteurs, de la lassitude vis-à-vis du texte, quand on voudrait bien passer à autre chose.

Non. La préparation éditoriale est une longue période idyllique...

 

 

Et le livre paraît.

Et les mois passent.

Et j'en ai vraiment assez.

 

 

Il faut encore aller le « défendre » devant la presse, les lecteurs et dans les salons littéraires. Salons que je déteste copieusement. Je pose des conditions stupides à mes éditeurs, pour limiter le nombre de mes déplacements. Sensation d'être le chien savant qui fait son petit numéro devant la clique bassement mondaine de la littérature. Tout le monde critique tout le monde, à la buvette. Rien à en branler, de Bidule qui a baisé Machin, et de Machine qui ne veut plus adresser la parole à Trucmuche. Coteries. Camarillas. Oh Rousseau, comme je te comprends...

Le livre est là, plane, diffus, dématérialisé dans l'air ambiant (alors que, depuis l'impression de ses milliers d'exemplaires, ce devrait être le contraire). On en parle. Ici. Ailleurs, on en parle pas. Tu l'as vu sur les tables à la Fnac. Des inconnus t'envoient des messages pour te dire : « J'ai vu votre roman dans telle librairie dans telle ville. » Ok. Super. Chanmé. Tu vas t'acheter un bouquin d'occas, et tu le vois, l'autre là, sur sa petite pile, présentoir des nouveautés, bien exposé et tout. Tiens, on se connait, connard. Ouais je suis ton œuvre. Super. J'en ai plein le cul, de toi, tu sais ?

Toute une foule d'aspirants littérateurs gravite autour de ton éditeur (qu'en vérité, tu l'apprends au détour d'une conversation murmurée, ils ne peuvent pas encadrer) et fait jouer les mécanismes minables des relations. - Je veux Stoni à telle date pour tel salon. - Non il ne voudra pas. - Pourquoi quel snob ce petit con ! - Non il veut rester chez lui pour l'anniversaire de son papa. - Il le fêtera une autre fois. - Je sais, il est insupportable mais il veut rester chez lui pour l'anniversaire de son papa. - Et de quoi il se plaint, ce morveux, ce fils de bougnoule, nous on lui a fait une place dans notre monde, non mais de quoi il se plaint ?

 

 

- Je veux Stoni pour la table ronde à telle date. Sujet : l'introspection freudienne dans le roman post-moderne. Je ne vois aucun rapport avec mes livres. Mon éditeur est content. Puis, une fois sur place, j'apprends que j'ai été poliment sorti du débat pour un auteur autrement plus connu. Je ne suis pas ravi et le fais comprendre. L'organisateur du salon réplique : mais tu te prends pour qui ? C'est déjà pas mal qu'on t'ait invité.

 

 

Je ne sais rien de mes ventes, je ne le saurai pas avant longtemps. Je ne le saurai probablement jamais. Deux cents, trois cents, huit cents, mille, deux mille. Qu'est-ce que ça change ? Rien. J'ai déjà été payé. Le distributeur garde jalousement ses chiffres. Personne n'est au courant. Personne ne dit rien. C'est juste là, dans les librairies. Ça va et ça vient. Où exactement ? Je n'en sais rien. Je ne sais rien sur rien.

Coups de fil. Courriels. Blabla. Critiques. Lettres encrées sur le papier. Du roman. Des articles sur le roman. Remerciements. Ressentiments.

Je brasse du vent. Mon univers est une armée de tigres de papiers. Tigre de papier qu'est le livre en lui-même. Tigres de papier de l'économie, de l'argent, qu'il génère. Tigres de papier des communications et du contenu intersubjectifs qu'il produit. Il m'a échappé, doucement mais sûrement, depuis la signature du contrat d'édition. Et maintenant, il est une excroissance précaire parmi les milliards qui façonnent notre superstructure. Rien d'important. Un origami littéraire, exécuté avec plus ou moins d'adresse. Un pliage de papier qui donnera plus ou moins l'illusion de la vie.

 

 

A l'ombre de mon gigantesque origami, je suis heureux d'aller travailler. D'évoluer dans le concret. De recevoir mon bulletin de paie. De lire le montant mensuel de mon salaire, de savoir d'où vient cet argent, de connaître le nombre d'heures exact de travail grâce auxquelles je l'ai gagné, de connaître la valeur horaire de ma productivité. De rencontrer mes amis avec qui je ne parle jamais, ou presque, de littérature. De faire la cuisine. De faire du sport. De regarder un bon film.

Et de retrouver mes nouveaux personnages, qui ne sont pas encore, pour l'instant, ridicules petits tigres de papier, aux crocs cartonnés, perdus dans le hangar d'une centrale d'achat.

 

 


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22 août 2010 7 22 /08 /août /2010 16:29

 

 

La première fois que, en tant qu'auteur, tu rencontres un « fan », ça te colle une claque cinglante en travers de la figure.

Ensuite... on ne s'y habitue jamais.

 

Ils sont embarrassés, gênés, n'osent pas approcher.

 

On fait leur connaissance dans les salons littéraires, dans les librairies, où tu viens signer ton bouquin et où tu te fais royalement chier.

Dans un salon littéraire, tout le monde arrive pour « la star », le gars qui tire à minimum cinquante mille exemplaires, et toi à ta table, tu as le sentiment de draguer le badaud hagard et perdu – même si tu ne fais rien de spécial et attends désespérément que ton éditeur revienne avec les cafés (s'il a fait l'effort de t'accompagner).

Dans la librairie, quelques amis passent, et puis c'est tout. Ce n'est pas glorieux. T'abordent des curieux, qui te tiennent un long monologue sur le tarot belge, quelles sont les différences avec le tarot français. Ou qui te demandent si tu as couché pour « réussir » (ceux-là écrivent mais n'ont pas encore été édités).

 

Et puis, parfois, le « fan ».

Il n'achète pas ton livre, au salon ou à la librairie où tu fais le pied de grue. Il l'a déjà, le livre. En fait, il les a déjà tous. Il attend le prochain.

 

Des fans, je n'en ai pas beaucoup.

 

On apprend à les connaître.

Dans telle ville, je sais qu'il y a Bidule, qui viendra, inexorablement, lorsque je ferai une signature. Je lui demanderai s'il va bien.

Nous ne serons jamais tout à fait à l'aise, ensemble.

 

La première fois, il trace des circonvolutions intimidées autour de ta table, le livre sous le bras – voire serré contre sa poitrine – farouche, le regard traqué, le pas trébuchant d'une bête sauvage acculée.

Les miens sont tous des jeunes gens, de mon âge ou de quelques années mes cadets.

Je l'ai repéré depuis un moment, mais pense qu'il n'est pas là pour moi.

Finalement, il vient.

Salutations. Il rougit et balbutie.

Les fans sont toujours des gens très polis qui vous vouvoient (même si vous avez vingt-six ans, portez les cheveux longs, un jean troué, un tee-shirt et des tennis).

Il est planté devant ma table, étreignant le livre. Le tordant. Nerveusement, il guette un intrus, la personne susceptible de nous interrompre. Pour l'instant, nous ne parlons pas vraiment.

Là, il avoue :

- Votre roman, ça a changé ma vie.

Il n'est pas fier de lui.

En général, je souris et réponds :

- Ah bon ? Vous êtes bien sûr ?

- Ça oui. Vous ne vous rendez pas compte...

Non, je ne me rends pas compte et ai bien peine à le croire.

- Ce que vous avez écrit, c'est... c'est tellement... parfait ?

- Merci.

- Vous ne vous rendez pas compte, répète-t-il, écarlate.

Il sue.

Le souffle vient à lui manquer. Pour le décontracter, je lui demande qui il est, ce qu'il fait.

Il se présente. Brièvement. Sa vie n'a aucun intérêt, selon lui, et il me le fait vite comprendre.

- Je me suis reconnu dans... dans votre livre... vous savez, c'est ma vie que vous avez écrite.

Confidence pénible. Il en frissonne.

Je reste confondu par cet éternel paradoxe : sa vie est insignifiante, mais ce qu'il révère chez moi, c'est que je l'ai écrite.

Et il me regarde en attendant la solution au grand mystère.

Solution que je suis bien incapable de lui donner.

 

Ils viennent vers vous avec leurs espoirs, leurs déceptions, leurs bagages, et, une fois l'aveu fait que vous avez bouleversé leur vie, en la racontant, ils vous jettent tout ça en pleine gueule.

Je me sens psychanalyste.

Chose que je ne suis pas.

Des rares lignes biographiques que tu veux bien donner sur toi, le fan tire des conclusions comparatives.

- Vous et moi, on a le même parcours.

Il expose ses arguments et ses exemples.

Surtout, il me confond avec mes personnages. Parce qu'il s'est reconnu dans le personnage.

- On a la même histoire.

Il est bouleversé.

Je lui suggère de s'asseoir.

Personne n'a prévu une chaise pour le lecteur, face à ma table. Je pique celle dévouée à mon éditeur (qui traîne à la buvette du salon, avec ses confrères) et la fais passer par-dessus la table.

Il hésite à y poser son postérieur.

- Mais si, installez-vous, vous serez mieux.

Je garde, extérieurement, un calme olympien. Si nous sommes deux à balbutier et à nous perdre dans nos émotions, on est pas sortis de l'auberge.

Mentalement, je ne suis pas plus confiant que lui.

Parce qu'il exige la solution au grand mystère.

 

Dans ces moments-là, je me sens comme John Lennon.

Individu que je ne suis, heureusement, pas.

Un passage du film documentaire Imagine montre le chanteur confronté à un fan. Un jeune homme, bouleversé (et probablement joliment défoncé), s'est introduit dans sa résidence de millionnaire. Peut-être grâce aux caméras, John Lennon accepte de le recevoir. Chez lui.

- Pourquoi tu es venu chez moi ?

- Parce que tu as raconté ma vie dans tes chansons.

- Non, je n'ai pas pu le faire, je ne te connais pas.

- Mais si, tu parles de moi.

- C'est impossible. Je ne te connais pas. Je suis désolé.

- Si. Tu sais, la chanson Boy, you gonna carry that weight... Eh bien c'est de moi que tu parles, je t'assure.

- C'est Paul qui a écrit cette chanson. Ce n'est pas de moi.

- Ah bon ?

Il est déçu.

- Oui, c'est de Paul. Ecoute, tu veux manger quelque chose ?

Le fan le contemple en attendant la solution au grand mystère. Dis-moi pourquoi je suis là, pourquoi je vis et je souffre, pourquoi j'ai toute cette sensibilité, la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat, le goût, et pourquoi tout ça me procure tant de douleurs, pourquoi je viens à toi, je sais que tu me donneras la solution.

Il espère le grand tout.

John lui file un repas gratos, avant, ce que le film ne montre pas, de le faire sortir de chez lui.

 

A peu de choses près, avec mes fans, c'est la même situation.

Ils attendent que tu changes encore une fois leur vie. Que tu leur expliques. Ils convoitent la communion – ton âme, qu'ils croient admirer, la leur – l'explosion, le big bang et une autre Genèse.

Le fan a vu, dans telle relation entre deux des tes personnages, le reflet de la relation – bien entendu éprouvante – qu'il expérimente ou a expérimentée.

- C'est quelque chose que vous avez vécu, vous aussi, n'est-ce pas ? Sinon vous n'auriez pas écrit dessus. Moi aussi j'ai vécu ça. Je vis ça.

Et son regard te hurle : je souffre. Je ne comprends pas. Aide-moi.

Avec réticence, je lui livre la vérité.

- C'est de la fiction. Moi, je n'ai jamais vécu ça. Je ne suis pas comme mes personnages... Non, je n'ai pas vécu ça, je ne le vivrai sûrement jamais.

D'abord, le fan est interloqué. Puis, surgit la déception. Assortie de l'incompréhension.

- Mais c'est impossible...

- Eh bien, si. J'ai tout inventé.

- Mais je voulais vous demander ce que vous pensiez de ma situation, car j'ai rencontré une personne, et vraiment, c'est comme dans votre livre, je...

Je le laisse parler.

Puis il m'interroge, l'expression avide, silencieux. Juste les prunelles écarquillées.

- J'espère que les choses s'arrangeront. Vous êtes jeune.

Je ne les tutoie pas, du moins pas pendant la première rencontre.

- Enfin, bredouille-t-il, je voulais vous dire, je n'ai pas dormi après avoir fini le livre... Vous allez écrire une suite, pas vrai ?

- Euh, je ne sais pas...

- Vous devez le faire !

Il repart dans sa propre biographie.

 

Ils ont tous la même histoire. Je suis pauvre, mes parents étaient pauvres, j'ai tellement souffert, je me suis cherché, je ne crois pas m'être trouvé, c'est dur, je n'ai pas d'argent, moi aussi j'ai galéré, je suis seul, je n'y arrive pas, enfin si j'y arriverai, mais pour l'instant, je ne sais pas, je ne sais pas où aller, que faire...

Ils ont entre dix-huit et vingt-cinq ans.

Ils énumèrent leurs peines sentimentales, leurs épreuves. Les relations avec les parents. Le dégoût de soi.

Pour moi, c'est extrêmement difficile.

Je leur réponds qu'à cet âge-là, rien n'est facile. Je ne sais absolument pas quoi leur dire d'autre.

Leur conversation est épuisante. Je ne les congédie pas. Il n'y a pas foule devant ma pile de bouquins.

Parfois mon éditeur, ou un de ses assistants, ou un organisateur du salon, s'immisce entre lui et moi.

Le fan se tait, désireux de ne pas déranger.

Mon éditeur aime leur poser des questions.

- Qu'est-ce qui t'a plu, dans le livre ?

Et pour la seconde fois, j'écoute le long panégyrique que le fan m'a déjà dressé, quand nous étions seuls.

Il est flatté : mon patron daigne recueillir son avis.

Mon patron qui hoche la tête, content de lui.

- Je t'avais dit, Stoni, que ton roman était génial.

Je me retiens de tordre le nez.

Mon éditeur s'éloigne, finalement.

Et le fan relance sa sollicitation : donne-moi la solution.

- Est-ce que vous avez souffert, vous aussi ? Autant que les personnages dans vos livres ?

Je pourrais répondre oui comme non.

Je hausse les épaules.

- Ma vie n'est pas très palpitante...

- Mais non !

Oh que si.

J'esquive les questions sur ma vie privée.

Quand il, ou elle, me fait entendre « je veux coucher avec vous », je coupe court et change de sujet.

Vingt minutes plus tard, quarante minutes plus tard, le fan a intégré que vous n'étiez pas vos personnages, et patauge entre la désillusion et l'état de choc.

- Vous en écrirez d'autres, hein ?

- Des livres ? Oui, je l'espère.

- Vous promettez ?

Je ris, sans rien promettre.

- Vous savez, vous avez changé ma vie. Je suis content de vous avoir rencontré. Je suis un peu maladroit, enfin, je suis désolé si je me suis mal exprimé...

- Ce n'est pas grave.

- Je me faisais toute une montagne de vous rencontrer...

- Vous voyez qu'il n'y avait pas lieu de le faire. Ne vous inquiétez pas. Moi aussi je suis heureux de vous avoir rencontré.

- C'est vrai ?

- Ben, oui.

- Je vous remercie vraiment, pour m'avoir parlé et... merci, je ne sais pas quoi dire, je suis si content de vous avoir connu, j'espère que vous allez faire d'autres livres...

Il oublie de me tendre le bouquin pour que je le dédicace.

- Voilà, je voulais vous dire... Ce livre... Vos livres... C'est génial. J'ai jamais lu ça ailleurs. Je voulais vous le dire. En fait, c'est pour ça que je suis venu. Je sais pas comment vous faites. C'est génial. Voilà.

- Tant mieux. Je suis content que ça vous ait plu.

- Non, ça m'a pas plu... ça m'a changé... je serai plus jamais le même...

Il est sincère.

Je le remercie.

Il s'en va, fourbu, sens dessus dessous.

Les première fois, j'en ai parlé à mes éditeurs.

- Moi aussi je suis complètement retourné, maintenant... qu'est-ce que tu veux que je lui dise... Merde, je sais pas...

A chaque fois, ils ont répliqué la même chose :

- Comment ça ? Il faut que tu t'y fasses. T'es trop émotif. Faut assurer. Ce sera pas la dernière fois. Tu t'habitueras, de toute façon...

 

J'en parle avec mes potes.

- C'est terrible. Le fan vient, il te déballe toute sa vie. Des trucs durs, tu vois ? Et il attend que tu l'aides. Moi, je peux rien faire. Rien.

- Pourquoi tu le prends comme ça ?

- Tu serais à ma place, tu comprendrais. Quand ils viennent, je pense toujours la même chose : putain, j'ai posé une bombe dans sa vie et j'ai tout fait sauter. Quelqu'un que je connais pas. J'ai foutu la merde, dans la psyché d'un parfait inconnu.

- Mais non. Ton livre lui a plu. C'est tout. Qu'est-ce que tu dirais, si tu rencontrais John Lennon ?

- Je voudrais pas le rencontrer. J'ai toujours évité de rencontrer les artistes que j'aime.

- Parce que t'es justement un artiste et tu sais très bien la vérité. Eux, ils le savent pas. Mets-toi à leur place, toi.

 

J'en parle une fois, je raconte, aux poteaux, à Aniki.

Je rentre chez moi. Je continue à écrire. Je fais ma vie. Je cuisine, je vais au taf, je me marre, je fume, je sors, je fais du sport.

Et puis, en fin de compte, j'oublie le fan.

 

 

 

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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 17:49

 

 

Cet après-midi je n'ai écrit qu'une trentaine de lignes, ou une quarantaine, enfin je ne sais pas, mais ce n'était aucunement mon objectif.

Aujourd'hui, ça ne veut pas, et j'ai insisté, et je n'aurais pas dû.

Je suis fatigué. Je ne comprends pas pourquoi. Ma tête est lourde, mes paupières pèsent et ça ne vient pas.

Je ne suis pas content. Ça fait chier. Je relis tout ce que j'ai écrit. Ça va m'aider. Ça va le faire venir. Ça va faire venir quoi ? Le truc. Le truc qui fait que ça marche.

Je m'obstine. Je relis. Je suis certain qu'à un moment je me suis fourvoyé. Ce n'était pas la bonne orientation, pour l'histoire. Les personnages ne sont pas satisfaits du tout. Par rapport à mon travail. Je sens leurs regards hostiles.

On ne s'entend plus.

J'en ai marre. J'en ai plein le cul. Des fois, c'est tellement bon. D'écrire. Hier, par exemple. C'était jouissif. J'étais bien dans l'histoire. Bien avec eux – les personnages. On était en bons termes. Aujourd'hui, scène de ménage. Je m'ennuie. Eux, ils m'en veulent. On se fait la guerre, par écran interposé. Certains jours, je ne réalise même pas l'existence de l'écran. Le traitement de texte est directement branché sur ma cervelle. Mais là, il est bien palpable, l'écran. Et le clavier. Et tout ce qui nous sépare, s'acharne à nous séparer.

Ne m'abandonnez pas. Je vous en supplie. Sans vous je ne suis rien.

On me fout trop la pression, aussi. Ouais c'est ça. Tout est de la faute de mes éditeurs, qui n'ont cessé de m'appeler en juin pour se renseigner sur le progression du nouveau bébé. Je n'aime pas cette expression. C'est pas un bébé. Ça ne vit pas. Et si je fabriquais un vrai môme, putain, vous me prendriez pas autant la tête.

- Alors le nouveau bébé il avance ?

- T'en es où ?

- Je venais aux nouvelles. Tu travailles bien ?

Pourquoi est-ce qu'ils font ça ? Il y a ceux qui veulent me récupérer. Ceux qui veulent m'adopter. Et ceux qui veulent me garder. « Viens chez moi, la prochaine fois. Je te tire à tant d'exemplaires, je te donne tant d'à-valoir. » Mon cul. Tu me tires tout court, mon gars. « Reviens chez moi. Ce qui s'est passé, ça ne se reproduira plus. Il faut que tu tiennes compte des circonstances. Je n'étais pas totalement libre de mes mouvements. A l'époque, il n'y avait pas que moi qui décidais. Les choses ont changé. »

Foutez-moi la paix. Donnez-moi mon fric, d'abord.

Ok j'en aurai un peu à la fin de l'année, pas avant. Mais j'ai des « notes de frais » qui restent dues.

A leurs questions, je ne réponds pas. Je prétends entretenir une superstition très artistique sur mes projets en cours : je n'en parle pas. En fait, ce n'est pas une prétention. C'est la vérité. Je me protège.

J'attends qu'Aniki rentre, en faisant semblant de travailler. Page cinquante-trois. C'est là où ça part en couille. J'en suis sûr. Non, en fait c'est parti en couille dès le début. C'est quoi ce roman à la con que je suis en train de pondre ? J'ai peur du faux départ. Il faudrait pourtant que je m'y habitue.

Et quand Aniki va rentrer, il va me demander si j'ai passé une bonne journée. Hier soir, j'étais ravi de répondre : ouais. Mais là. Je ne veux pas qu'il me pose la question. J'ai honte. Je suis trop orgueilleux pour avouer : c'était une catastrophe. J'ai rien branlé. Parce que lui, il travaille. Pour de vrai. Toute la journée. Et moi, quand je ne produis pas ma petite daube quotidienne, je renâcle à dire : je n'ai rien fait. Je n'ai rien réussi à faire.

Et dire qu'après, quand ton roman a abouti – par une chance inouïe, je m'en rends compte aujourd'hui, demain j'aurai oublié – qu'il est édité et mis en vente, tu fais le mariole devant les organisateurs de salons, les libraires et les critiques. Tu réponds aux demandes d'entretiens. Genre, normal, je fais ça sans problème. A ce moment-là, tu négliges ce genre d'après-midi de merde. Tu crois en toi. Ouais, c'est mon bouquin, franchement il claque pas vrai ? Ouais j'ai bossé deux ans pour le faire. Trois ans. Quatre ans. Ouais j'ai maîtrisé du début à la fin. Ouais je savais là où j'allais. Ouais je suis trop fort. T'as jamais lu ça avant, mec ? Sans déconner ? Putain, tu sais quoi, ça m'étonne pas.

Merde, en vrai, je ne dis pas ce genre de trucs. Quand même. Ces conneries, je dois bien les penser.

 

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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 01:01

 

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Le journaliste demande :

- Alors, quel genre d'homme vous êtes ?

Je suis surpris.

- Après tout, on ne sait pas grand-chose de vous. Je veux savoir : quel genre d'homme vous êtes ?

Consternation.

Embarras.

Je ne sais absolument pas quoi répondre.


Enfin, si mentalement, je réponds. Quant à activer ma langue, remuer mes lèvres, émettre l'articulation d'une syllabe, c'est une autre paire de manche.

Quel genre d'homme je suis. Je suis le genre d'homme qui, à minuit, un samedi soir, a envie de manger du saucisson, et en mange. Qui à minuit, entame la rédaction d'un article pour son blog de fantôme – où il est masqué, super héros de type américain, vengeur anonyme. Le genre de mec qui se sent coupable d'entamer cette rédaction, parce qu'il est minuit et qu'il a du sommeil à rattraper.

Mais il fait chaud, et des gens jouent de la musique au bar en bas de chez moi. Si eux veillent et se font plaisir, moi aussi je peux le faire.

J'ai le droit.

Je suis le genre d'homme psychorigide qui s'impose une légion de contraintes (moins de quinze cigarettes par jour), d'objectifs (cent pages minimum lues par jour), de règles de vie (des repas sains) et qui, en récompense, s'accorde des plaisirs (la charcuterie, mon verre de vin au repas du soir). Je suis le genre d'homme qui est profondément amoureux de son partenaire, qui n'a que pour seule exigence – insigne exigence – de retrouver cette personne chaque jour, de ne jamais en être séparé une seule nuit. Je suis le genre d'homme qui aime le football international, qui palpite pendant les prolongations Ghana – Etats-Unis, parce que c'est beau, parce que c'est du sport, parce que c'est (d'un point de vue athlétique) historique. Je suis le genre d'homme qui réconforte son frère lorsque la Corée du Sud a perdu en huitièmes de finale – tandis que je suis à peu près aussi effondré que lui.

Je suis le genre d'homme qui a choisi son camp épistémologique. Je reconnais le noumène.

Je suis le genre d'homme qui comprend qu'il faut choisir son camp épistémologique.

Je suis le genre d'homme qui a un problème d'amour propre. Je suis le genre d'homme qui est travaillé par un orgueil insatiable. Je suis le genre d'homme qui chapeaute l'inconscient freudien par l'inconscient de classe. Je suis le genre d'homme qui a posé, comme base idéologique, l'ordre de la production.

Alors, je réponds :

- Je suis quelqu'un de banal.

Le journaliste n'est pas content.

- Ce n'est pas vrai.

- Si ça l'est.

- Vous êtes auteur.

- Alors, votre question aurait dû être : quel genre d'auteur êtes-vous.

Il tique :

- L'homme fait l'auteur.

L'organisation des rapports de production fait l'auteur. La place que j'occupe dans les rapports de production fait de moi l'auteur.

Je ne dis pas cela.

Je ne dis rien.

L'auteur. J'en ai assez. Je raconte des histoires. C'est tout.

Honte à moi, ou grand bien m'en fasse, je les ai posées par écrit et des gens ont bien voulu me rémunérer en échange de ces manuscrits.

Je suis fatigué des justifications. Monstre de foire. Baladons l'auteur chez les libraires. Dans les festivals. Légendons-le pour le service de presse – on légende l'auteur comme les petites phrases sous les photographies dans les manuels d'histoire à l'école.

Mais, comme disait Vikash Dhorasoo en annonçant sa retraite footballistique : tout le monde s'en fout.

Tout le monde s'en fout, bordel de merde.

Pose-moi n'importe quelle autre question sauf celle-là.

- Quel genre d'auteur êtes-vous ?

- Le genre d'auteur qui raconte des histoires.

- Oui, c'est votre métier.

- Croyez-moi, beaucoup d'écrivains ne font pas que raconter des histoires.

- Ah oui ?

- Moi, je mens. Je suis dans le fictif. Je n'ai rien d'autre à dire. Je suis un être profondément banal. Je vis par procuration. Voilà le genre d'auteur que je suis. Je suis subjugué par la Coupe du monde. Elle m'empêche de travailler. Face à un passement de jambes, je suis rétamé. J'aurais voulu savoir faire ça.

Il me hait.

Je suis désolé pour lui.

- J'étais mauvais au foot. Le problème, c'est que j'ai beaucoup de mal à gérer l'espace. Quand les choses se déroulent en trois dimensions. Comme je ne suis pas très intelligent, ni vif d'esprit, je mettais au moins quinze secondes à calculer qui était où. Et le temps que je le réalise pour de bon, tout le monde avait changé de place.

Il aurait pu répliquer : vous auriez dû être gardien.

Même problème. La trajectoire du ballon jusque dans les cages, elle s'opère en trois dimensions. Point A, lancée, point B, poteau, ou point B, contré, ou point B, passe, point C, but.

- Je suis bon dans les sports d'endurance. Quand on est seul. J'aime les sports de combat. C'est en deux dimensions. Moi, l'adversaire. Face à moi. L'enjeu est simple : ce type doit absolument rester face à moi. Tant qu'il est là, devant, je gère.

- Vous avez l'air d'aimer le football, mais je voudrais que l'on parle de vous.

- Vous lisez l'Equipe ? Vous connaissez des confrères de l'Equipe ?

- Non.

- Ah.

- Quel genre d'auteur êtes-vous ?

- Je ne sais pas.

- Quelles sont vos influences ?

- Je ne sais pas.

Il sourcille.

- Vous le faites exprès.

Rire forcé de sa part.

- Non, je vous assure.

Quel genre d'auteur je suis. N'attends pas de moi l'analyse auto-suffisante sur mon œuvre, sur ma production.

- J'espère juste que des gens prendront un peu de plaisir en me lisant. Car je prends beaucoup de plaisir en lisant. J'espère pouvoir offrir ça à d'autres.

- Qui prenez-vous du plaisir à lire ?

Liste d'auteurs prudente, concise, jalouse. Pas jalouse envers ces auteurs que j'aime. Jalouse, puisque je trahis notre lien privilégié, notre relation intime, le livre dans mes mains dans mon le lit le soir.

Je ne parle littérature qu'avec des personnes en qui j'ai une confiance absolue.

Je me tais.

Quel genre d'auteur je suis. Je suis le genre d'auteur qui refuse de disserter sur l'allure du caca qu'il a produit.

Caca, il n'y aucune connotation péjorative à cela. La merde, c'est souvent très utile.

J'ai envie de lui raconter l'anecdote que m'a racontée un ami. Il y a très longtemps, quand il était petit, il n'y avait pas de toilettes modernes. Lui et sa famille chiaient dans le cabinet de toilettes du jardin. Son père récoltait la crotte et s'en servait comme fumier, pour des plants de tomates. Après, la famille consommait les tomates.

Quand j'étais petit, j'étais très intéressé par les formes qu'avaient mes merdes.

Maintenant, relativement moins.


Il insiste.

- Parlez-moi de vous.

- Je travaille.

- Dans quel domaine ?

- Je suis ouvrier. Je livre des plis urgents. J'ai mon « véhicule » de fonction. Je vais dans des entreprises, je donne les plis et demande une signature.

- Pourquoi faites-vous ça ?

- Pour le salaire. Pour le travail.

- Pourquoi faites-vous un travail aussi éloigné de l'écriture ?

- Parce que ça me fait du bien.

- L'écriture vous fatigue ?

- Je refuse de n'évoluer que dans l'écriture. J'ai besoin de côtoyer la sphère de la production, ne serait-ce que quatre ou cinq heures par jour.

- Vous refoulez votre nature d'artiste, en quelque sorte.

- Peut-être. Je ne sais pas. La réponse ne m'intéresse pas.

- Vous êtes dur. Je vous déplais ?

- Bien sûr que non.

Vous m'êtes indifférent.

- Vous ne pouvez pas être ouvrier et auteur.

- Ah bon ?

- Je ne le crois pas. Vous n'avez pas encore confiance en vous. Vous êtes si jeune.

Je n'argumente pas.

- On dirait que vous écrivez par hasard. Enfin, en vous voyant, je comprends que cela vous soit arrivé un peu par hasard.

- Vous pourrez dire ça sur moi. J'écris par hasard. Ça me convient très bien.

- Vous n'aimez pas parler de votre métier, n'est-ce pas ?


Je n'aime pas parler de mon métier à des gens que je ne connais pas.

Je peux seulement le faire quand les gens ne savent pas qui je suis.

 


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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 18:17

 

 

envoye-du-capitalisme.jpg

Stoni reconstruisant le mur de Berlin pour se protéger d'un envoyé du capitalisme destiné à le corrompre (France, 2010)

 

 

 


Je suis chez mon éditeur quand quelqu'un frappe à la porte de son bureau.

Le visiteur entre.

- Ah ! triomphe mon éditeur en se levant. Tu tombes bien, Machin ! Stoni est justement avec moi.

Je me retourne avec curiosité vers ce Machin pour qui ça tombe bien que je sois présent.


Un jeune homme – mon âge environ – ma foi, je dois l'avouer, fort bien présenté.


Mon éditeur se plie au rituel des présentations. Machin est un ami à lui. Machin ne travaille pas dans l'édition mais Machin a lu l'épreuve de mon prochain bouquin.

Machin me reluque comme si j'étais la huitième merveille du monde incarnée.

Il prend enfin la parole :

- J'aimerais tellement parler de ton roman avec toi... J'ai beaucoup aimé.

- Ah... Merci...

A sa voix, à son intonation, à sa tenue vestimentaire, je comprends aussitôt qu'il n'est pas du même univers que moi. Ça sent le fric à plein nez. Et puis, pas le fric de la petite-bourgeoisie parisienne, vous voyez. Non. Le VRAI fric. Le gros. Le lourd.

Il tire une chaise pour la placer pile à côté de moi.

- Je ne vous dérange pas, au moins ? s'enquiert-il.

J'allais tenter de glisser que nous étions en pleine séance de travail, quand mon éditeur intervient :

- Oh non ! Aucun problème ! Au contraire, nous avions besoin d'une petite pause. Installe-toi. Tu vois Stoni, Machin, il a dévoré ton roman.

- Oui, j'ai très envie de lire tes autres livres, maintenant.

- Ah...

Je croise nerveusement les jambes et allume aussitôt une cigarette.

L'oeil de Machin n'était pas dans la tombe mais regardait Stoni. Je puis vous l'assurer.

Moi, je contemple la fenêtre en tétant sur le filtre de ma clope comme si c'était la dernière de mon existence.

Machin se met à parler du livre.

Pendant dix minutes.

Quinze minutes.

Il pose des questions. De rhétorique. Nul besoin de connaître mes réponses : ce rejeton de la classe dominante a TOUT COMPRIS.


Quand vous écrivez des romans, les retours des lecteurs sont toujours chose surprenante. Personne n'envisage telle scène de la même manière, ni ne se met d'accord sur la portée symbolique du dénouement. Surtout que vous, vous n'aviez pas prévu la moindre portée symbolique dans votre dénouement...

Aussi est-il rare de rencontrer quelqu'un qui a TOUT COMPRIS. Ce personnage ? Il l'appréhende exactement comme vous l'appréhendez. Ce chapitre, qui vous tient particulièrement à cœur, même s'il peut paraître anodin (vous vous êtes d'ailleurs battu pour qu'il soit conservé dans le manuscrit final, en menaçant de vous suicider), dans lequel vous décelez une magnifique illustration de la lutte des classes ? Eh bien, ce gars-là, c'est son préféré de tout le livre. Et lui aussi, il y voit une magnifique illustration de la lutte des classes. A croire qu'il vous pique tout directement dans votre cervelle.

Ce genre de mec sait toujours me laisser pantois.

A un point tel que je lance des coups d'œil anxieux du côté de mon éditeur. Il lui a préparé son script ou quoi, à Machin ?

Mon éditeur s'en fout, de mes coups d'œil. Il fait du classement dans son indescriptible foutoir.


Et mes coups d'œil anxieux se transforment vite en appels au secours.

La conversation de Machin m'est une torture.


Parce que Machin a tout compris, mais MACHIN NE DEVRAIT PAS AVOIR TOUT COMPRIS. J'ECRIS POUR LA CLASSE LABORIEUSE. PAS POUR LE SEIZIEME ARRONDISSEMENT DE PARIS !

Machin est subtil, intelligent, volubile. Machin choisit bien ses mots. Machin me déshabille d'un regard enflammé. Machin – pire que tout, abjection des abjections – est beau.

Je lui sers, de temps à autre, des rictus de courtoisie, comme je suis trop poli.

Et puis, il faut bien l'admettre, Machin est charmant. Gentil.

Au bout d'un moment, mon éditeur se lève.

Il va nous faire sortir ! Il va LE faire sortir ! Miracle.

- Je vais acheter des cigarettes. Je vous laisse dix minutes.

Je révulse des yeux qui crient à l'agonie.

Mon éditeur s'en fout encore.

- Attends je te passe une clope si tu veux ! m'écrié-je.

- Non, je dois en acheter pour ce soir, de toute façon.

- Ça peut attendre !

Il se tire.

Je me dépêche de prendre une nouvelle cigarette.


Machin me parle de politique (mon éditeur l'a briefé sur mon petit côté stal).

Machin s'intéresse à. Au. Communisme.

Fait chier.

- Tu dois me trouver bien ridicule. Tu as dû voir que je ne suis pas... tout à fait pauvre, n'est-ce pas ?

Il a un rire exquis.

Il m'explique que son père dirige une grosse entreprise. Lui, il dessine. Il peint.

Je l'écoute. Je ne parle pas. J'érige, entre lui et moi, un deuxième rideau de fer. Doté de la meilleure protection militaire au monde. J'installe des rampes de lancement de missiles nucléaires, à chaque point stratégique. C'est-à-dire partout.

Qu'il essaie de demander l'asile politique, ce con. Je vais bien l'accueillir.

Et Machin continue à sourire...



- T'es à Paris pour plusieurs jours, Stoni ?

J'émets un bruit indistinct.

- Ce soir avec des amis, nous avons prévu une petite fête. Rien de bien sérieux, je te rassure... Tu voudrais venir ? Si t'as besoin d'un logement pour la nuit, chez moi y'a un...

- Non !

Machin décille.

- Désolé, mais j'ai déjà quelque chose de prévu.

Machin hausse les épaules et dit que ce n'est pas grave.


Mon éditeur ne revient pas.


J'en tire, en appliquant une analyse dialectique, marxiste et hyperréaliste radicale, de premières hypothèses :


a) C'est un coup monté. Par la CIA. Contre moi. Ce n'est qu'une première tentative. D'abord, ils envoient des beaux gosses bourgeois qui ont tout compris à votre livre. Après, ce sera un colis piégé. Je suis dans la merde.


b) J'écris, contre mon gré, des livres bourgeois que seuls les bourgeois comprennent. Je vais arrêter d'écrire et me reconvertir dans ce que j'ai toujours rêvé de faire, au fond de moi : mécanicien moto.


c) Machin est un envoyé du capitalisme pour me corrompre.


d) Mais de toute façon ça sert à rien, je suis incorruptible, comme mon pote Robespierre.



Plusieurs réponses sont possibles.


Vote, Camarade Lecteur, ici on est toujours en démocratie.





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