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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 11:29

 

 

L’autre jour sur internet j’ai découvert le fameux « How to feel miserable as an artist » en dix points de Keri Smith. Cette liste énumère les choses à ne pas faire pour réussir à bien vivre sa condition d’artiste (oui tu sais ces mecs un peu chiants qui font des trucs qui n’intéressent personne !).

Ça m’a bien fait marrer. Au moins six points sur dix s’appliquent à ma pomme. Des choses à ne pas faire donc, et dont le bannissement devrait révéler du bon sens. Mon cher Aniki pense que cette liste est idiote et impossible à appliquer dans la vie réelle. Je lui ai répondu que ça peut toujours aider les gens comme moi (ou tu sais ces mecs un peu chiants qui se prennent la tête sur les pauvres romans qu’ils osent écrire).

 

 

howtofeelmiserable.jpg

 

 

 

Voici donc les dix points traduits en français (traduction opérée par mes soins, si jamais tu vois une faute n’hésite pas « lâche-toi dans les coms »).

 

 

 

 

 

Les 10 meilleures façons de te sentir pire qu’une merde quand t'es un écrivain (ou un artiste en général)

 







 

 

1 / Te comparer sans arrêt à d’autres écrivains.

 

Bingo. J’ai même écrit un article là-dessus. Quel connard, putain (moi, pas l’autre écrivain à qui je pourrais me comparer). Faut que je perde cette sale habitude.

 

Je tiens à préciser qu’avant d’être édité et d’avoir connu une certaine notoriété, jamais, jamais, je ne m’étais comparé à d’autres écrivains…

 

 

2 / Parler de ton travail à ta famille et en attendre des encouragements.

 

Là, je ne suis pas vraiment concerné. C’est même plutôt le contraire : je préférerais que mes vieux s’intéressent moins à ce que je fais. Mes parents trouvent ça normal que je ponde des bouquins. Nous sommes une famille d’esthètes et je suis leur digne progéniture. Ce qui n’empêche pas qu’ils considèrent que l’écriture est un métier de branleur, ni qu’ils pensent que je passe tout mon temps à regarder des films en streaming. En outre, pour mes parents, il est évident que je suis un écrivain trop doué et incompris, donc quelqu’un qui ne vend pas de livres (des fois j’essaie de leur expliquer que je me débrouille pas trop mal à ce niveau-là, mais en vain).

 

 

 

3 / Placer toute la réussite de ta carrière sur un seul projet.

 

Boum boum. Exactement ce que je suis en train de faire. Je te laisse imaginer dans quel état je serai si ce projet-là ne trouve pas le succès que je lui destine.

 

Est apparu avec le statut d’auteur édité.

 

 

 

4 / Te concentrer uniquement sur ce que tu sais déjà faire.

 

Oui et non. J’ai un peu tendance à bosser sur des choses relativement simples au niveau de la forme, mais surtout parce que je suis psychorigide. Et c’est un autre problème.

 

 

5 / Sous-estimer tes compétences.

 

Total. Je suis une grosse merde et je ne sais plus écrire. Phénomène récurrent entre deux romans. Disparaît totalement quand on me propose un contrat ou à la lecture d’une bonne critique (« hé hé je suis un petit génie »).

 

Est apparu avec le statut d’auteur édité.

 

 

6 / Se laisser gouverner par l’argent.

 

Oh que oui. Mais c’est comme Sega, c’est plus fort que toi. Je ne le contrôle pas vraiment. Concrètement, je vais surtout penser « je dois changer ça et ça pour que le livre soit plus publiable / lisible / bankable ». Cela dit, Balzac il aurait pas écrit beaucoup de bouquins s’il avait refusé de se laisser gouverner par l’argent. Enfin bon.

 

 

Est apparu avec le statut d’auteur édité.

 

 

 

7 / Céder à la pression sociale.

 

Ha ha ha. C’est toute l’histoire de ma vie en ce moment.

 

Est définitivement apparu avec le statut d’auteur édité.

 

 

8 / Ecrire uniquement des textes qui pourront plaire à ta famille.

 

Euh non pas du tout. Je m’en fous total de l’avis de ma famille.

 

 

9 / Faire tout ce que l’éditeur demande.

 

Oui et non. La nuance est dans le « tout ». Faire certaines choses que l’éditeur te demande : oui, pourquoi pas, dans la mesure où je pense qu’il a raison, ou bien que ce ne sont pas des choses importantes. Faire tout ce que l’éditeur demande : non, parce que c’est tout simplement impossible. Sinon on s’en sort pas. L’éditeur a une vision idéalisée du roman, que l’auteur ne pourra jamais réaliser.

 

D’un point de vue mondain (interview, salons, dédicaces), avant j’étais relativement docile aux sollicitations de l’éditeur. Maintenant plus du tout.

 

 

10 / Te fixer des objectifs irréalisables / colossaux et vouloir les accomplir le plus vite possible.

 

Bingo. Je me suis fixé un délai de deux ans – je ne sais même pas pourquoi – pour un projet qui pourrait en réclamer bien davantage. Ah si je sais pourquoi. Parce que je « me sens vieillir » et que je voudrais bien que ce projet (sur lequel je base toute la réussite de ma carrière – voir point n° 3) me couronne à la fleur de l’âge.

 

Est apparu avec le statut d’auteur édité.

 

 

 

Je tiens à te rassurer, camarade lecteur : quand je dis qu’un point s’applique totalement à moi, je reste pourtant bien conscient (et cela même avant d’avoir lu la liste) que ce n’est pas rationnel et qu’il s’agit d’une mauvaise chose. Mais ce sont des pensées qui se forment un peu contre notre gré…

 

 

 

Je rajoute un onzième point :

 

11 / Te googliser régulièrement (en utilisant la fonction « les plus récents »).

 

J’ai réussi à me sevrer de cette putain de sale habitude que je recommande absolument à personne. C’est comme l’héroïne. Ne commencez pas ! Au début, c’est kiffant. A la fin, c’est tuant.

 

  et un douzième :

 

12 / Croire que les gens du milieu qui t'ont soutenu pour un livre le feront pour le suivant.


L'écrivain est un animal solitaire.

 

 

 

 

 

 

 

Une question ?
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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 11:25

 

Le livre.

Au début.

 

Au commencement le livre n’est pas livre, ni encore roman, mais texte.

Un fichier word ouvert. La petite barre noire qui clignote sur la première ligne de la première page. Angoissant, non ? Et puis, je saute deux ou trois ligne et je débute.

J’essaie.

 

Ce n’est pas facile.

Rien n’est jamais facile.

 

Les mots. Les prénoms, que l’on n’avait pas prévus, et qu’on cherche, les bras croisés sur le bureau, les joues gonflées, l’œil hagard. Les phrases. Sujet, verbe, complément, parfois subordonnée. Ça paraît con, cet ordre-là. Pourtant, quand je débute le texte, rien n’est plus évident.

 

Il … se … déshabille…

 

Il se déshabille où ? Quand ? Pourquoi ?

 

Se… déshabille… lui…

 

Qui est-il. Pourquoi est-il venu à moi. Que puis-je en faire. Puis-je seulement en faire quelque chose…

 

Je me sens, trop souvent, tous les jours, dépité.

 

Créer les lieux. Les physiques. Les caractères, les tics de langage et gestuels.

 

Mon monde n’est pas le monde.

 

Mon monde est ébauche.

Esquisse.

 

Je tâtonne.

 

J’avance. Mal. Je recule.

 

Fait chier.

 

Le traitement de texte devient champ de bataille. Moi, retranché derrière mes mains croisées et calées contre mon front. Eux, les personnages, ou leurs ébauches, de l’autre côté de l’écran. Arrogants. Inaccessibles. Hautains. Méprisants. Fuyants.

On s’insulte.

On ne s’aime pas…

S’est-on jamais aimés ?

 

Je construis des tours en allumettes et bâtis des villes en papier plié. Là-dedans, ils se promènent, impatients… Quand est-ce que ça ressemblera enfin à quelque chose ? Quelle cruauté, de ma part, de les faire évoluer dans un tel taudis. Ils méritent mieux.

Je les comprends.

Mal.

 

Je voudrais bien les sauter, surtout mes « principaux ».

Ils se refusent.

 

Je me branle dans mon coin, auteur malheureux, éconduit, qui n’a pas encore été capable de glaner leur acceptation.

Je me branle mentalement, imaginant la suite : quelle histoire je dois construire ?

Bref, je n’écris plus, je réfléchis. Ou j’essaie.

Ces séances masturbatoires m’éloignent d’eux…

 

J’abandonne.

Je reviens.

 

J’ouvre le fichier. Je relis. Relis.

Dix pages. Vingt pages.

Ça vaut quand même le coup de continuer.

 

Je relis pour voir d’où je vais partir, ce que je dois poursuivre, ce que je peux déjà améliorer.

 

 

Les mots, les phrases, les lettres sur l’écran, vont s’effacer.

Je hais cette impression du début : voir les lettres. Car, quand je suis lancé dans un roman, que je sais que je vais le finir, je ne vois plus les lettres, je vois les faits, je vois les dialogues, je vois le récit…

 

En course, exécuter un volte-face.

Revenir en arrière, tout réécrire, tout changer.

 

Je marche. D’un pas chaotique.

Secoué.

Je voudrais bien qu’on m’aide, mais à ce stade-là, je suis tristement seul. Pas de lecteurs, pas d’amis, pas d’éditeur… Juste le début du texte et, hélas, moi.

 

Je relis et relis mes dix, vingt, trente pages déjà rédigées.

C’est ma seule piste et personne ne l’aura tracée avant moi.

 

Les séances de travail sont courtes mais longues.

 

Voir le nom du fichier dans la liste des derniers ouverts… Ce machinchose.doc, voilà tout ce qui me reste dorénavant. Et il me semble si faible, si défaillant, si friable.

 

Au duel, à la guerre d’usure, succédera la lune de miel.

Je ne sais pas trop quand au juste.

Je ne me souviens plus, pour mes autres romans… Peut-être quand j’aurai terminé le livre.

 

Je ne sais pas.

Je ne suis rien.

Je n’ai plus.

 

 

 

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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 11:38

 

 

Ils viennent me voir en dédicace.

 

Certains m’ont déjà lu.

 

D’autres pas.

 

Rarement, ils viennent avec de mauvaises intentions.

 

Ils ont déjà acheté le livre ou viennent acheter le nouveau.

 

Ils attendent le prochain.

 

Leur profil, leur physique, leur âge, toutes ces particularités que je ne fais qu’entrevoir, le temps des quelques minutes où nous conversons, me fascinent.

 

Comment cette personne-là peut-elle me lire moi ? Comment m’a-t-elle connu ? Pourquoi m’a-t-elle apprécié ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

 

Mes préférés restent les laconiques. Ceux qui ont le sens de la formule.

 

Un mec de cinquante ans avec un chapeau. Il a apporté le bouquin, qu’il a protégé avec du film transparent (comme nous faisions à l’école quand on était petits). Il le sort, me demande une signature, puis, assène :

 

- Continuez. C’est bien ce que vous faites. Ça change.

 

Et il s’en va.

 

Les fans, plus ou moins hystériques, plus ou moins intimidés.

 

Une femme qui tape un scandale au beau milieu d’un salon du livre car elle vient d’apprendre que je n’ai pas obtenu tel prix littéraire (lequel, d’ailleurs, n’avait aucun intérêt).

 

Un garçon qui parle tout bas, qui est ému, et dont je ne comprends presque rien au discours – heureusement un ami est là, pas loin, pour traduire.

 

Ceux qui tiennent des blogs et des sites et qui veulent m’interviewer.

 

Une fois, l’un d’entre eux m’a enregistré avec un petit dictaphone et, comme il le tendait vers moi, il tremblait. D’émotion.

 

Ceux qui me posent des questions existentielles.

 

Ceux qui, à mon grand étonnement, me suivent depuis « le début ».

 

Ceux qui m’ont entendu à la radio, ou qui ont lu un bref filet dans je ne sais quel journal et qui viennent, d’ores et déjà décidés :

- Je l’achète. Vous me le signez s’il vous plaît ?

 Et puis c’est tout. Ils repartent.

 

Les bizarres. Les cas sociaux. Les dingues.

 

Les jeunes (pas très nombreux).

 

Les moins jeunes.

 

Ceux que j’ai « choqués », ou qui n’ont pas aimé le livre, et qui n’osent pas me regarder droit dans les yeux. Ils devraient, pourtant. Pas de quoi fouetter un chat.

 

Ils vont.

 

Ils viennent.

 

Nous ne sommes pas destinés à mieux nous connaître.

 

Je les oublie.

 

Parfois, je les reconnais, lorsqu’on s’est déjà croisés à une précédente signature.

 

Je leur sers, bien souvent, les mêmes réponses, comme ils posent, bien souvent, les mêmes questions. Ainsi de suite.

 

Ils ont dépensé cinq, dix, vingt, vingt-cinq euros, pour me lire.

 

Ils ont emprunté mes ouvrages à la bibliothèque.

 

Ils ont fait l’effort de donner la vie, le temps de leur lecture, à tout ce que j’ai pu imaginer.

 

Combien sont-ils au total ?

 

Je ne le saurai jamais.

 

Je suis un nom sur une couverture, pour eux. Je suis le jeune gars qui écrit « ces bouquins-là ».

 

Ils croient souvent que je suis un « intellectuel ».

 

Ils sont importants.

 

Ils sont essentiels.

 

Pourtant, la plupart du temps, ils s’effacent. De mes priorités.

 

D’autres choses moins agréables leur passent devant.

 

Et j’ose encore me sentir seul, malgré tous ces gens qui m’ont fait confiance.

 

Mais vous savez, camarades lecteurs ?

 

L’écrivain est un con.

 

 

 

 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 14:21

 

 


 

 

Je suis un auteur édité. Je raconte mes soucis, pérégrinations, désolations et rares félicités d'auteur édité dans les articles de la catégorie de mon blog « ma vie de caca écrivain ». Camarade lecteur, si tu me lis depuis longtemps, tu dois le savoir – et si tu es un petit nouveau, tu le découvriras bien vite – ces articles ne dressent pas un portrait très flatteur de l'expérience d'un auteur édité.

 

Je crois que, quelque part, c'était un peu la vocation de mon blog depuis le début. Donner à voir un aspect, peut-être biaisé, mais un aspect tout de même, de la réalité d'être écrivain.

 

Dans les commentaires de mon précédent article, où je relativisais l'impact de la présence de ton bouquin sur une table de nouveautés à la Fnac, Ludovic, un lecteur, m'a posé la question :

 

« Alors, qu'est-ce qui est intéressant, à être édité ? Pas le pognon, puisque seuls quelques grands veinards vivent de leurs écrits. Alors ? La célébrité ? Voir son bouquin sur la table à la FNAC ? Une certaine reconnaissance, dans le "milieu" ? Ou, plus simplement, la satisfaction de se dire "je l'ai fait" ? »

 

 

Je répondrai à cette question en deux temps.





Premier temps : le dépucelage du ou des premiers romans.



C'est vrai. Nombre de mes articles sur l'édition sont plus ou moins négatifs.

Seulement, quand on édite son premier livre, eh bien, on a encore le droit de se faire des illusions.



Ce fut mon cas. J'étais pourtant (et je suis toujours) « coaché » par un malin et diablement subtil conseiller occulte – un ancien éditeur. Donc, j'étais préparé.

Mais, malgré tout.

L'espoir est humain.



J'écrivais des romans. J'avais envoyé mes manuscrits. Et puis, mon histoire a été acceptée. Alors, je suis rentré dans le métier.



La première fois, on a beau prévoire le pire, on a aucune idée de ce qui nous attend.

Parce que, malgré tout, on est heureux.

Et c'est bien normal.



Dans mon cas, le premier roman ne s'était pas trop mal passé. J'avais été remarqué, ce qui était déjà, en soi, un exploit. J'en garde d'assez bons souvenirs.

J'étais reconnaissant. Envers mon éditeur, envers la profession en général. Je me disais que j'avais eu de la chance. J'avais l'impression de vivre quelque chose qui sortait de l'ordinaire.

Je découvrais tout cela.

 

J'ai alors aimé être écrivain. Les avantages passaient largement devant les inconvénients. Je ne me souciais pas ou peu du mépris. Je ne me souciais pas ou peu de mes ventes, de la presse, des rumeurs, des inimitiés. Je n'avais pas de disponibilité intellectuelle pour cela. J'étais tout à mon roman. Il y a des choses qui m'ont vexé, bien sûr. Mais, globalement, je vivais un kiff ultime : éprouver la transformation du roman en une chose qui « vit ».

 

Seulement, ensuite, je me suis habitué. A être un auteur.

Et j'ai entrepris d'être plus exigeant. De déceler tous les aspects négatifs. Quand on s'installe à l'étranger, c'est un peu pareil. Au début, on ne voit que les bons côtés. Et puis, au fil des mois et des années, la patrie, la vraie, manque. On voit beaucoup plus les défauts des autochtones, on veut rentrer chez soi, etc.

 

Ben quand t'écris c'est pareil : tu te lances là-dedans, tu fais ton trou, et puis tu te rends compte que, bon, y'a aussi des trucs chiants, quoi.

 

 

 

Deuxième temps : quand l'origami s'envole

 

Passons le cap du premier roman. L'auteur est désormais dépucelé. Il a bouffé toute la merde qu'on devait lui faire bouffer, il sait à quoi s'attendre.

 

Pourquoi continue-t-il à éditer (dans le cas de figure où il continue effectivement, car nombreux sont les désistements de début de carrière...) ?

 

L'argent joue, quoi qu'on en dise, un petit rôle de moteur. Un petit, hein. Mais, quand bien même les sommes sont ridicules (comptez, dans les cas les plus fréquents, entre mille et cinq mille euros par bouquin), ça fait toujours réfléchir. On se dit « ouais, si j'écris un truc, je pourrais peut-être me payer telle bagnole, telle moto, tel bidule».

Quant à moi, j'avoue que ce n'est pas un élément négligeable.

 

Mais bon. Je suis honnête : sachant toutes les merdes qu'on se tape avant et après l'encaissement du chèque d'à-valoir, euh, une motivation autrement plus grande entre en jeu.

 

Je ne dirais pas celle du plaisir d'écrire.

Elle n'est pas spécifique à l'auteur édité. Quand je n'étais pas édité, j'avais déjà le plaisir d'écrire.

 

C'est celle de l'envol de l'origami.

 

J'avais déjà utilisé la « parabole » de l'origami dans un article pas très joyeux non plus.

Origami, tigre de papier... Le roman c'est imiter la vie et faire croire qu'elle est vraie. Chose de papier, le roman simule, imite. Il est à la véritable « histoire » (l'expérience d'une vie, d'un homme, d'un peuple, etc.) ce que la cocotte en papier est à la poule en chair et en os.

 

L'auteur qui n'est pas édité sait plier l'origami. Il en connait les plaisirs et les souffrances.

 

Or, l'auteur édité voit son origami s'envoler.

Et ça c'est bon. C'est très très bon.

On confie l'histoire au monde. Au petit monde – car, même pour un Goncourt, que sont cinq cent mille lecteurs sur les sept milliards d'êtres humains ?

On le confie quand même.

 

L'origami part.

Bien qu'elle soit émaillée d'une pléthore de déceptions et d'obstacles, la période de la préparation éditoriale est un joli moment à vivre (sauf exception, on s'en doute). J'ai confié mon tigre de papier à des gens. Pour le meilleur ou pour le pire. Mais ça, je ne le sais pas encore.

Les gens examinent mon tigre de papier. Ils me disent qu'il est réaliste. Nous discutons beaucoup du tigre de papier. Les noms, personnages, lieux, actions, dont il est composé sont évoqués, articulés, prononcés par d'autres personnes.

 

Je le peaufine. Je m'occupe bien de lui.

Je suis fier de lui.

Je ressens beaucoup de peur pour lui. Peur qu'on s'en occupe mal. Peur qu'on ne le juge pas à sa juste valeur.

Lui s'en fiche.

 

Ce qui avait été silence, pendant tous ces mois de travail en solitaire, devient bruit. Négociation. Visuel. Argent. Communication. Etc. Etc.

 

Et puis l'origami est reproduit en milliers d'exemplaires.

 

Il devient roman pour des gens que je ne connais pas. Les personnages se transforment, s'en vont, se matérialisent, se dématérialisent.

Le livre vit ailleurs. Dans l'imaginaire des inconnus qui le déchiffrent, chez eux, en bibliothèque, dans le train, en transport en commun, partout. Dans ce rare aspect noble et beau de la littérature, le nombre des lecteurs n'a aucune importance.

Je me souviens avoir participé à un salon du livre qui mélangeait des auteurs édités à compte d'éditeur (et pas des moindres) à des auteurs édités à compte d'auteur. A proximité de ma table il y avait un type qui s'auto-éditait. Il s'était fait connaître dans les villes environnantes, car il était du coin et avait eu des articles dans la presse locale. Je l'ai vu discuter avec ses lecteurs. S'il avait vendu deux cents exemplaires de son bouquin, c'était bien le bout du monde. Eh bien, ce gars voyait, tout comme moi, son propre origami s'envoler. Son plaisir n'était pas moindre au mien – sûrement était-il même supérieur.

 

J'ai donné la vie. J'ai fait le monde de mon monde. Et, le temps des deux heures trente-sept minutes qu'il faut à tel quidam pour lire mon roman, tout a existé.

 

Je ne sais pas à quoi l'on peut comparer ça.

Mais c'est comme l'héroïne.

L'essayer, c'est l'adopter.

Cela dit, comme l'héroïne, on peut en décrocher... c'est dur, ok, cependant c'est faisable.

 

 

Voilà.

Aujourd'hui, c'est tout ce que je peux dire à ce sujet.

 

 

 

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 05:00

 

 

  rayon-livre-fnac.jpg

 

 

 

 

Pourquoi ce titre, te demanderas-tu, camarade-lecteur ?

Quel rapport entre ton livre sur une table à la Fnac et ta mère en slip à Waikiki (quartier de Honolulu, Hawaï) ?

 

Ben, mon message est de te faire comprendre qu'avoir ton livre sur une table à la Fnac c'est à peu près aussi intéressant que de savoir ta mère en slip à Waikiki.

 

Je m'explique.

 

 

L'autre jour j'étais au centre commercial. Je devais aller à Auchan acheter un cul-de-poule. Mon mec est dans une phase cuisine, en ce moment. Du coup, je voulais lui offrir ce magnifique ustensile qui consiste en une sorte de saladier mais-pour-faire-la-cuisine. En même temps je devais racheter du thé à la vanille, parce que j'adore ça, mais on en trouve pas dans les magasins de «réductions dures » (traduction de « hard discount ») où je vais d'habitude. Bon alors direction Auchan. Et le Auchan le plus près de chez moi, il est au centre commercial.

 

C'est blindé. Je croise tous ces gens, plutôt pas friqués, qui ont l'air assez heureux. Des familles, des gosses, des ados. Beaucoup d'ados. Ce peuple de France que j'aime...

Je prends mon temps, du coup. J'aime bien regarder les gens. Les groupes de jeunes qui rouillent. Les couples, bras dessus bras dessous, main dans la main, ça dépend des cas. Les parents qui cherchent leurs gosses, lesquels ont trainé devant une vitrine particulièrement attrayante. C'est marrant.

 

Et puis je passe devant la Fnac.

 

Là, j'ai une idée.

VA VOIR SI TON LIVRE EST TOUJOURS EN RAYON ET S'IL EST MIS EN AVANT.

 

Oh la mauvaise idée. La très mauvaise idée.

Ça fait un mois que mon livre est sorti. Tout se passe si mal, depuis la signature du contrat d'édition, que je n'ai même pas voulu aller voir en librairie, le jour de la parution, s'il était bien mis en place. J'étais persuadé que ce ne serait pas le cas et je voulais m'épargner cette énième source de colère.

Mais là. Je suis juste devant la Fnac. Je peux y aller. Ça ne coûte rien.

 

Si, ça coûte juste que si je ne le vois ni sur les tables ni en rayon, je vais être super véner et déprimer pendant une semaine.

 

Mais. J'y. Vais.

 

Connard.

 

Donc j'y vais.

J'y vais, jusqu'aux rayons littérature. De toute façon ce n'est pas le genre de roman qu'on va mettre en avant dans une Fnac de centre commercial. Je contrôle ma respiration. Genre le gars décontracté. Il ne sera pas visible mais au moins il sera en rayon, c'est déjà ça, vu la catastrophe que c'est depuis... depuis toujours...

 

Et puis je le vois. Le livre. Ce con. Sur la table des nouveautés, formant une jolie pile, à côté des autres bouquins.

 

Etre sur la table, pour un auteur, c'est bien. Tout le monde veut être sur la table.

 

J'ai un sourire ironique. Je regarde les gens autour de moi. Je vois tous ces livres autour du mien, toutes ces putains de piles.

 

Et je me mets à la place de quelqu'un qui voudrait être édité. Je me mets à la place de celui que j'étais il y a plusieurs années.

 

Je me demande comment cette personne, ce moi du passé, considérerait ces cinq ou six romans de Stoni posés sur la table, ce qu'ils signifient, ce qu'ils représentent.

 

Que penserait-il ?

 

 

 

Un chouette livre grand format avec une belle couverture !

 

La réalité : la couverture est dégueulasse. Je m'en rends particulièrement compte en voyant le bouquin parmi les autres. Sur ceux-là, on distingue tout de suite le nom de l'auteur et le titre, c'est fait pour, c'est très lisible. La police d'écriture assez conne et les délires du maquettiste font que mon titre et mon nom sont illisibles sur mes pauvres exemplaires. J'ai honte.

 

 

 

 

 

Si ce roman est toujours là, sur la table des nouveautés, un mois après sa sortie c'est qu'il se vend bien ! Quelle réussite pour ce jeune auteur !

 

La réalité : les vendeurs FNAC ont la flemme de virer ce machin que personne n'achète. Encore une semaine ou deux, et ils vont se forcer à le foutre en carton pour les retours. Je m'attends au plus gros bide de ma courte carrière d'auteur.

En revanche le distributeur a bien fait son boulot, ça, y'a pas à chier (c'est le distributeur-diffuseur qui doit convaincre les librairies de commander le livre et de le mettre en avant).

 

 

 

 

En lisant la quatrième de couverture, je me dis qu'il s'agit d'un jeune talent underground et que son éditeur se distingue par le fait d'avoir édité un garçon qui n'appartenait certainement pas aux classes supérieures ! Bravo !

 

La réalité : je sers de caution « underground-lumpen-prolétaire » à mon éditeur qui n'a pas tellement envie de me vendre – car il ne sait pas le faire. Je suis l'auteur chelou-de-qualité dans son catalogue. Quand je gueule parce que je suis étiqueté comme tel et que ça commence à me les briser, on me répond « mais c'est normal tu écris des choses trop inaccessibles pour le grand public ». Sans déconner, connard. Déjà un miracle que je rentre dans les moyennes de ventes de la collection... En vérité, je sers à abolir la lutte des classes. La bourgeoisie se rachète en promouvant un jeune comme moi. Pourquoi faire la révolution puisqu'on insère un quota de pauvres dans l'univers culturel mondain en me publiant ?

 

 

 

 

A moins de trente ans, cet auteur a fait des sacrés coups pour se trouver là ! Il doit être vachement respecté dans le milieu ! A son âge !

 

La réalité : quand je ne suscite pas l'indifférence, je suis vu comme le mec-qui-écrit-des-trucs-chelou-inaccessibles-au-grand-public. Les gens du milieu me méprisent et vice-versa. Bon, ok, je suis honnête : y'a aussi des auteurs bien installés qui adorent mes bouquins et me prennent pour une sorte de petit génie. Mais bon. Ça me fait une belle jambe. Ces cons ont même pas acheté les livres, ils les ont eus par copinage avec mon éditeur ou en service de presse (alors qu'ils ne sont pas journalistes, mais bon, c'est pas grave, faut pas chercher...). C'est pas ces petits compliments qui vont me générer des ventes !

 

 

 

 

Ce jeune auteur a dû réaliser un rêve et il doit être content de ce début de carrière sur les chapeaux de roues !

 

La réalité : j'en suis à regretter la période où je n'étais pas édité. Au moins je prenais du plaisir à écrire. On m'avait pourtant prévenu que les éditeurs chercheraient à me casser... Je songe à stopper l'écriture définitivement (d'ailleurs mon mec m'engueule à chaque fois que j'en parle, il doit trouver que je tombe dans une sorte « de contemplation morbide de moi-même » et il a raison). Je n'arrive plus à écrire. Je déteste les gens du milieu et j'ai des envies de meurtres rien qu'à l'idée du moindre salon du livre. Je me renseigne sur des formations continues « plâtrier-peintre » ou « soigneur de zoo ». J'appelle les centres de formation. On me répond que je suis trop vieux pour l'inscription.

 

 

 

 

 

Alors, tu piges, camarade-lecteur ?

La prochaine fois que tu vois un bouquin sur une table à la Fnac, dis-toi que, pour l'auteur, c'est peut-être aussi enrichissant que de savoir sa mère en slip à Waikiki (quoique encore, je serais content de savoir ma mère en train de faire du topless à Hawaï, ça voudrait dire que mes parents ont sacrément du fric d'un coup).

 

 


 

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 19:58

 


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On parle souvent du trac des comédiens, des musiciens, des chanteurs. Mais très rarement du « trac de l'écrivain ». Et pourtant, dans mon cas au moins, il existe bel et bien.

 

Dès le début de ma magnifique carrière littéraire, j'ai découvert le trac. Je ne savais alors pas ce qui m'arrivait. La première fois où j'ai rencontré un éditeur, je m'étais persuadé que je n'arriverais jamais à parler face à lui.

Ce qui est très étonnant – enfin, ce à quoi je fais semblant de m'étonner – c'est qu'avant ça, je n'ai jamais été un mec timide. Au lycée, je ne cessais de faire le bouffon. J'ai toujours eu la répartie facile (au point que mes amis me qualifiaient de « pas sortable »). Aux oraux, je me baladais. Au boulot, pareil. Les entretiens d'embauche ne m'inquiètent pas plus que ça.

Et puis, là, j'étais tétanisé. J'étais perdu. Que m'arrivait-il ?

Une personne très renseignée m'a dit : « C'est le trac. Vous êtes un artiste. Rien d'exceptionnel à ça. Si vous voulez faire ce métier d'auteur toute votre vie, il faudra peut-être vous y habituer... ».

 

 

Depuis, les choses sont restées les mêmes.

Avant un salon du livre. Avant une séance de dédicace. Avant une intervention publique (table ronde, conférence). Avant un entretien avec un journaliste. Avant une émission de radio.

 

 

Le trac a plusieurs phases, dans mon cas.

 

 

1 / L'indifférence.

On me propose un truc qui, je le sais bien, me fournira une méchante dose de trac, mais j'accepte. Parce que c'est loin dans le temps et que c'est un peu mon métier quand même. « Cette conférence où je vais parler devant un amphi de cent personnes ? Ah ouais, ok, vous pouvez compter sur moi. Pas de problème. Cette émission de radio suivie par des dizaines de milliers d'auditeurs ? Bien sûr. Ok mon gars. Je te la fais, l'émission. Je te l'emballe, même. »

 

2 / L'appréhension frappe à la porte.

Ah ouais quand même, cent personnes... Ah ouais quand même, trois millions d'auditeurs...

 

3 / Le dénigrement.

De toute façon y'aura personne à la conférence. Et puis, en vérité, l'émission ne fait pas tant d'audience que ça.

 

4 / La méfiance.

Cette conne d'attachée de presse m'a dégoté une conférence de merde, en vérité. Je me suis renseigné : le sujet, c'est « l'introspection lacanienne dans le bildungsroman ». Putain ça a rien à voir avec ce que je fais, ça ! Avec mon éditeur, ils m'ont encore casé dans un truc tout pourri.

Et pis je m'en fous si y'a cent personnes, ou si c'est suivi par trois millions d'auditeurs, ce truc a l'air foireux !

 

5 / Je cherche des arguments idiots pour me décommander.

Un truc à l'air foireux... Mmh... Foireux, avant, ça voulait dire « qui a la diarrhée ». Comme quoi. Y'a bien anguille sous roche !

 

6 / Je cherche des arguments sérieux pour me décommander.

De toute façon, après toutes les saloperies que m'a faites mon éditeur, je m'en fous si j'ai pas le goût d'y aller ! FUCK OFF !

 

7 / Au fond, je commence à être bien terrorisé.

Je vais jamais réussir à parler... Je vais dire n'importe quoi... Je vais vomir sur les gens (c'est un truc qui me travaille, je sais pas pourquoi)... Je vais passer pour un con (et pis de toute façon je suis un con)... Je vais dire des trucs super dérangeants qui vont mettre tout le monde mal à l'aise et je vais me griller jusqu'à la fin de ma vie... Je vais tout faire rater... Je vais décevoir mon attachée de presse et mon éditeur (qui il y a trente minutes étaient des gros cons que je haïssais de tout mon être mais bon c'est pas grave, je ne suis pas à une contradiction près)... Je vais décevoir mon mec... Plus personne ne va m'aimer ni me respecter... Je vais passer pour un boulet... Non, je serai un boulet...

Et comme j'ai beaucoup d'imagination (c'est mon métier, encore une fois), je me fabrique mentalement, avec force détails, chacun de ces scénarios.

Du coup, j'ai comme tendance à y croire, vu que ça a l'air réaliste (rendre les trucs réalistes c'est, ter, un peu mon métier aussi).

 

8 / La colère.

De toute façon personne ne m'aime. Personne ne me respecte dans ce milieu. Pourquoi je me fais chier à stresser comme un malade ? Fuck off bitch ! Je suis un sale prolétaire, tous ces politico-mondains me méprisent et je dois me venger. Je vais y aller et je vais me les faire. Le journaliste. Les autres auteurs. Ouais. Putain. Je vous hais tous les mecs. Personne ne me reconnaît à ma juste valeur. Je vais leur dire leurs quatre vérités, moi. S'ils m'ont invité à leur salon / conférence / dédicace / entretien / émission, c'est juste pour se foutre de ma gueule parce que je suis pauvre. On va voir ce qu'on va voir.

Au secours je suis incompris, Marx aide-moi.

Et c'est de la faute de mon éditeur qui m'a foutu dans ce sale coup.

Délire paranoïaque.

 

9 / L'appel à l'aide.

J'en ai marre d'être en colère, je vais avoir l'air méchant et con, ça va se voir, je vais avoir une attitude de « vieux frustré revanchard » ça craint.

Je veux juste qu'on m'aime et qu'on me respecte.

Au secours.

 

10 / L'égarement total.

Je ne sais pas où je vais aller. Enfin, si, je vais forcément à l'abattoir. Tout va mal se passer. Je ne sais pas où je vais être logé (juste dans un hôtel, connard, mais bon c'est pas grave). J'ai peur de dormir dans la rue (???!!!). Ok, d'accord, je dors à l'hôtel, tout est organisé, mais si l'hôtel n'est pas bien ? Je sais pas, s'il y a de l'amiante dans les murs par exemple ?

Peur de l'inconnu.

 

11 / Bilan

Délire paranoïaque + peur de l'inconnu = gros trac.

 

12 / L'état de transe.

La veille et le matin même, je suis noué, je suis persuadé que je ne vais pas survivre à cette journée. Extérieurement, personne ne le voit. Je peux même rigoler – du moment que je suis accompagné, je tiens la route. Tout seul, je suis malade. Dans le train / l'avion / le métro, mentalement, c'est la panique. Quand un inconnu m'adresse la parole (il cherche son chemin, il drague, etc), je réagis parfaitement normalement, je souris et je suis super cool. En moi, je pense « c'est marrant qu'il m'adresse la parole, celui-là, vu que de toute façon je suis qu'une merde et que je vais me taper la honte à ce(te) salon / dédicace / conférence / entretien / émission, etc. »

 

13 / Devant le fait accompli.

Voilà, je suis dans la situation. Pendant quelques minutes, je repense encore à tous mes scénarios mais... En général j'assure comme une bête et je livre une prestation d'enfer.

 

14 / Après : le soulagement.

Ben ouais. J'ai survécu. Moi, j'ai eu le trac ? Peut-être. Je préfère penser à l'échange que j'ai eu avec mes lecteurs.

Et puis je me dis, en rentrant, quand même, t'es un sacré connard de te foutre dans des états pareils.

 

 

Tu sais quoi, camarade lecteur ? Avant chaque interprétation devant un public, Jacques Brel était malade et il gerbait un bon coup.

Bon. Même combat, style genre.

 

 

 

Alors.

Qui veut toujours être « un artiste » ?

 


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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 14:24

 

 

 

Moi :

- Aujourd'hui, j'ai regardé un documentaire sur Arte +7. Sur le Groenland. C'est un truc de fou, là-bas. Je te jure, ils vivent dans des conditions extrêmes et tout. Genre, comme population, ils sont cinquante mille. Au total. T'imagines ? Dans la capitale, t'as quinze mille habitants.

Aniki (mon mec) :

- Ah oui ça fait petit, comme capitale.

- J'aime bien regarder des reportages sur des gens qui vivent dans des conditions climatiques extrêmes. Pour voir comment l'ordre de la production est capable de vaincre les obstacles de la nature. Les victoires de la praxis humaine. Surtout quand ces victoires-là font partie du quotidien de tout un peuple.

Je m'interromps le temps de tirer sur ma cigarette électronique, puis je reprends :

- Dans ce documentaire, on voyait des gens faire leur petite vie. Il y avait un couple d'Allemands qui tenaient un restaurant, dans un bled avec même pas deux mille habitants. Leur clientèle, c'étaient les touristes de passage. Les types, ils devaient cuisiner tous les légumes en conserve ou en surgelé, vu que rien ne peut pousser, là-bas. Et le ravitaillement vient par bateau une fois tous les trois mois. Ces gens menaient la petite barque de leur vie, dans leur restaurant, faire à manger, être ensemble. Ils vivent en fonction du temps qu'il fait, ils ont l'air zen. Le mec disait « on a des conditions climatiques très rudes mais c'est un endroit si paisible pour vivre ». Ils se promenaient dans la toundra avec leur chien... Et moi, en regardant ça, j'ai eu honte.

- Pourquoi ?

- Parce que j'ai pensé que, eux, ils faisaient quelque chose d'intéressant et d'unique. Ils tiennent un petit restaurant au Groenland. Je veux dire, leur vie, c'est ça l'expérience. Moi, mon expérience, je la vis par procuration. Par des romans. Eux, ils ne se prennent pas la tête. Le matin, ils se lèvent, ils font leur popotte et c'est marre.

- Les choses sont sûrement bien plus compliquées, en réalité...

Je n'écoute pas cette remarque et enchaîne :

- Et après, tu voyais un mec, un Inuit, chez lui. Un type normal, quoi, dans sa maison, avec sa famille, ses enfants, etc. Et le mec, son truc, c'était la chanson. Il adore chanter. Tu le vois s'installer devant son synthé, lancer une rythmique pré-programmée, jouer et chanter. Le mec, il était à fond, putain il kiffait ! Il était là, juste avec son pauvre synthé – enfin, non, le synthé avait l'air bien – et il se donnait complètement ! Après, il parlait de son « prochain CD ». Il avait déjà enregistré plusieurs disques. J'imagine qu'il l'a fait en amateur, pour les vendre à ses voisins, ses amis... Et il s'en contente. Il en est fier. C'est son kif. Il parlait des prochaines voies qu'il allait explorer, dans sa musique. C'est son dada.

- Et alors ?

Dépité, j'avoue :

- Et alors, je me suis dit, ça c'est un vrai artiste.

Aniki soupire.

- Ce qui implique que toi, Stoni, tu n'es pas un vrai artiste, c'est bien ça ?

- Mais putain, ce mec avec son piano, il m'a tué ! Je te jure, il m'a tout simplement TUÉ ! Il cherchait pas midi à quatorze heures ! Il faisait sa musique, ça lui plaisait, et il était heureux ! Moi, j'ai perdu tout ça. Je n'ai plus cette spontanéité...

- Mais ce que t'es chiant... Comme si t'avais perdu de la spontanéité...

- Mais bien sûr que si je l'ai perdue ! Je le vois bien ! Commencer un livre, ça n'a jamais été aussi dur depuis que je suis édité. Alors, qu'avant, avant, je faisais ça en deux minutes, je commençais livre sur livre, putain, je m'en foutais, maintenant je suis assailli par qu'est-ce-que-les-gens-vont-penser...

- Mais avant aussi tu te prenais la tête, sauf que tu t'en souviens pas...

- Mais le mec avec son piano au Groenland, lui, il est resté fidèle à ce qu'il aime, il fait ça pour le plaisir, il est VIERGE DU MONDAIN !

- Merde, t'en sais rien ! Tu te bases sur un pauvre documentaire où ce type doit passer cinq minutes en tout et pour tout ! Tu sais rien de rien de sa vie ! T'idéalises complètement !

- Le gars, il fait son CD dans son coin. Il s'en fout de pas être une star. Il veut pas être une star. Moi, maintenant, je suis plus préoccupé par la-presse-que-j'ai-et-celle-que-j'ai-pas, par mes ventes, par ce-que-Truc-a-pensé-du-bouquin, ce-que-Machin-en-a-dit... Je crains, j'ai honte de moi !

- C'est normal. Tout le monde réagit comme ça. On est des êtres humains. Tout le monde est préoccupé par le paraître. Parce que, c'est de ça, dont on parle. Du paraître. Tu dis que tu as négligé l'être de ton écriture au profit du paraître.

- Le mec avec son piano, il a pas fait ça, lui !

- Mais si ça se trouve c'est un gros con, ton mec avec son piano !

- NE PARLE PAS COMME CA DU MEC AVEC SON PIANO ! Même qu'à un moment, il chantait une chanson qui lui inspirait tellement d'émotion... qu'il pleurait pendant qu'il chantait.

- Et quoi ?

- Moi, j'ai été corrompu. J'ai perdu ce genre de spontanéité.

- Putain mais t'es grave. C'est fou comme tu es fasciné par ta sorte de notion de pureté. Il y a des choses pures – la spontanéité – et des choses impures – le mondain. T'es complètement manichéen.

- Oué je sais. Je pense qu'à une autre époque, au Moyen-Âge, genre, j'aurais pu être une espèce de fanatique.

- Bon, alors, on peut passer à autre chose, maintenant ? Je t'absous. Tu as le droit d'être intéressé par le mondain. Voilà. Tes péchés sont pardonnés.

- Mais j'ai pas fini. En matant ce documentaire, j'ai eu une pensée que j'ai très souvent, en ce moment : je devrais peut-être arrêter d'écrire.

- Allons bon.

- Alors, je me suis dit : ok, je vais arrêter d'écrire.

Aniki attend la suite dans une expectative résignée.

Je lâche enfin le paquet :

- Mais tu vas voir, c'est trop craignos. Je me suis rendu compte que je ne peux pas m'arrêter d'écrire, en fait. Parce que, quand je prends cette décision, y'a un truc qui la refuse en moi. Quoi donc ? Pas mon amour de l'écriture. Ni une quelconque vocation, ni la passion. Non. C'est pire que tout. C'est la VANITE.

- Sans déconner...

- Oui, parfaitement, la VANITE. Je ne veux pas m'arrêter d'écrire parce que ça me distingue. Je ne veux pas être comme les autres. Je veux avoir quelque chose en plus.

- Comme tous les artistes. Quelle originalité. C'est ça, ton problème, Stoni. Tu crois toujours que tu es tellement différent, original, marginal, etc. Mais, en réalité, tu es d'une banalité confondante. La seule différence, c'est que tu as beaucoup (trop) d'imagination.

- Mais tu trouves pas ça nul, de vouloir continuer à écrire pour se hisser au-dessus de la masse ?

- Non, parce que c'est pas ta vraie motivation. C'est ce que tu penses un jour où ton travail t'énerve, où tu regardes un documentaire qui te donne envie de changer de vie, un jour où tu es dans une dynamique négative avec toi-même. Un autre jour, tu sauras très bien que tu écris parce que tu as besoin de le faire et c'est tout. Et puis même ? Tu voudrais écrire par vanité ? Qu'est-ce que ça peut faire ? Qu'est-ce que, en arts, les hommes n'ont pas fait par vanité ?

 

 

Je reste silencieux un moment, avant de marmonner :

- Le mec avec son piano, je suis sûr qu'il s'en fout, lui, de la vanité.

 

Aniki ne tique même pas.

Je crois qu'il s'est habitué. A moi, dans un premier temps. Et puis au mec avec son piano, dans un deuxième.

 


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10 septembre 2011 6 10 /09 /septembre /2011 11:59

 

 

 

 

La semaine dernière, je reçus une proposition de service de presse de la part des Editions Rue Fromentin, que j'envoyai chier sans tarder.

Cet article suscita, dans les commentaires, un grand débat sur la pertinence des services de presse destinés aux blogs.

 

 

Hélas ! Moi qui croyais avoir été victime d'un mailing de masse, je m'étais honteusement trompé ! Car, voici la réponse que me fit alors Jean-Pierre, trop mon pote chez Rue Fromentin.

 

 

 

Cher Stoni,

 

Merci pour votre réponse. 

Je me revois dire, il y a quelques jours : "envoyons à ce blog, le type ne mâche pas ses mots, ça peut lui plaire ou pas, on verra bien." Eh bien, je ne suis pas déçu. Tant pis ou tant mieux, bah...

 

Je n'avais pas lu votre billet  "Psychologie de base de l'éditeur", il est vrai, suivant depuis toujours le conseil de Paul Morand :"fuir tout ce qui se relève de la psychologie."

 

Tout à fait dévoué également,

Jean-Pierre, de "l'équipe Rue fromentin".  

 

 

 

 

Voilà un sens de l'élégance, dans la riposte après attaque, qui aurait bien profité à notre ami Poindron (cf. la débâcle d'Ericou dans la fâcheuse affaire Clopine) !

 

Aussi fus-je bien obligé de présenter mes excuses.

 

 

 

 

Mon cher – me permettras-tu la familiarité de t'appeler ainsi ? – Jean-Pierre,

 

C’est à mon tour de te remercier chaleureusement pour ta réponse.

 

La teneur impersonnelle et non argumentée de ton premier message m’a réellement fait croire qu’il s’agissait d’un mailing.

Mais, comme le disait mon professeur d’éco-droit au lycée, avec un accent typique, AUTANT POUR MOI ! (je garde un souvenir ému de cet homme)

 

A mes heures perdues (c’est-à-dire au boulot entre deux trucs à faire), je suis allé faire un petit tour sur le site de ta maison d’édition – que, pour être honnête, je ne connaissais pas auparavant.

 

Vous avez l’air d’avoir une certaine aisance à obtenir de la bonne presse, ce qui est très bien, et je ne comprends vraiment pas pourquoi, concernant le roman de ce jeune auteur, vous souhaitez cibler les blogs.

 

Sans vouloir mettre tes compétences éditoriales en question (et si je l’ai fait dans mon précédent courriel, je te présente toutes mes excuses pour avoir été un tel jeune con arrogant), ce que je t'ai écrit au sujet des SP n’est pas complètement débile et tu peux toujours en peser le pour et le contre.

 

Si toutefois tu tiens à tes envois aux blogs (ce qui pour moi est une perte de temps, d’argent et un formidable gâchis d’exemplaires du livre), par respect envers son auteur, je te conseille de cibler des blogs qui font de la critique littéraire.

 

Je vous ai quand même fait un peu de publicité en causant de l’affaire dans cet article, et mes lecteurs ont pris votre défense.

 

[…]

 

 

J’espère pouvoir te préserver dans mon lectorat ô combien chouchouté par mes soins.

 

Crois-moi bien

 

Ton dévoué

Et fraternel

 

Stoni

 

 

 

Après quoi, Jean-Pierre réagit (je publie ce dernier courriel pour alimenter le débat « pertinence des SP ») :

 

Cher Stoni,

je ne vais pas te remercier une nouvelle fois de ta réponse, mais le coeur y est.

 

Effectivement, nos livres sont parfois chroniqués, un peu partout, selon le sujet traité. Cette proposition d'envoi n'était en rien un geste désespéré. Pour ce roman, un peu hors-normes, il m'a semblé que les blogueurs pouvaient avoir moins de "blocage" qu'une certaine presse traditionnelle. Je respecte les deux, le problème n'est pas là : mais, après tout, les Clash ou les Sex Pistols se sont d'abord fait chroniquer par des fanzines (Shane Mc Gowan ne se présentait pas comme critique, je pense) avant d'être dans les pages de The Guardian ou même du NME. Pour certaines oeuvres, les critiques professionnels sont parfois en pilotage automatique, pas toujours aux aguets, l'histoire l'a prouvé.

Cette réflexion ne va pas chercher bien loin, je te l'accorde, mais tu reconnaîtras qu' il ne s'agit pas non plus d'un machiavélique plan marketing 2.0 ou je ne sais trop quoi.

Ceci dit, puisqu'on parle cuisine, ton passage sur les SP ne manquait pas de justesse, c'est pour cela d'ailleurs que je t'ai répondu. Et puis, un crochet du gauche franc du collier vaut toujours mieux qu'une tape dans le dos molle et moite, comme disait Marvin Hagler.

 

Bien à toi,

Jean-Pierre

 

 

 

 

 

Voilà, vous savez tout sur le zizi !

 

Et justice est rendue à cet éditeur ! (pour une fois – cela dit il n'est pas totalement blanchi non plus, moi je n'ai jamais travaillé avec lui, peut-être est-il un patron particulièrement énervant et relou, qui sait ?)

 


 

 

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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 19:23

 


 

 

Voici le message privé que j'ai reçu l'autre jour, via mon blog.


 

Objet : Service de presse

Editions Rue Fromentin


Bonjour,

Nous publions pour la rentrée littéraire TITRE ROMAN de Bidule Truc, un premier roman dévastateur qui raconte blablabla et souhaiterions vous l'envoyer. Seriez-vous intéressé? A quelle adresse pouvons-nous vous le faire parvenir?

L'équipe Rue Fromentin


www.ruefromentin.com

 

 

 

 

Mais qu’est-ce qu’un service de presse, me demanderas-tu, ami lecteur ?

 

Un service de presse, couramment abrégé en SP, est un exemplaire gratuit d’un livre que son éditeur envoie à des critiques ou des médias.

Avec l’arrivée des blogs, le service de presse s’est démocratisé et il n’est pas rare que de simples particuliers, qui tiennent un petit site de lecture, reçoivent eux aussi des bouquins gratos.

 

 

Rappelle-toi, camarade lecteur, j'avais déjà envoyé sur les roses une autre sollicitation de ce genre. J'avais alors masqué le nom de l'éditeur et de l'auteur concerné.

Cette fois, je ne me montrerai pas aussi magnanime. L'auteur sera néanmoins épargné, puisqu'il n'y est pour rien, le pauvre.

 

 

Voici donc ma réponse.

 

 

Bonjour « L'équipe Rue Fromentin »,

 

L'avantage avec les mailings, c'est que ça ne bousille pas de papier. Je suis ravi, et soulagé, que vous inondiez la blogosphère de messages électroniques et non pas de courriers postaux, car la forêt amazonienne s'amenuise de jour en jour.

 

Aussi, mettons les choses au clair.

 

D'une, vous ne connaissez pas mon blog, vous n'avez jamais fait l'effort de le lire, et, jusqu'à preuve du contraire, vous m'avez juste contacté pour refourguer votre roman en service de presse.

J'appelle cela de la publicité, du pourriel et de la grossièreté.

Mon site n'est pas un blog de critique littéraire, à ma connaissance je n'en ai posté aucune, j'y parle de l'édition, de la politique et de moi (en toute modestie), alors franchement qu'est-ce que vient foutre là-dedans votre proposition de service de presse, je vous le demande ?

En outre, si vous aviez lu mon article «  Psychologie de base de l'éditeur », vous ne m'auriez peut-être pas offert ce bouquin, mais bon... Après tout, ce mailing de masse est probablement l'œuvre d'un stagiaire à mi-temps sous-payé qui, entre nous, a bien raison de bâcler le boulot.

 

De deux, je tiens à vous signaler, en tant qu'auteur, que cette nouvelle mode du « service de presse démocratisé » me sort par les yeux.

Depuis quelques années, il est de bon ton pour les éditeurs d'envoyer des centaines de services de presse à des blogueurs, simples particuliers, pour espérer leur soutirer une critique.

Laissez-moi vous dire un truc ou deux, les mecs.

Les blogs n'ont pas l'audience qu'a un journal, un magazine, une radio, ou n'importe quel média sérieux et national. Cela dit, en envoyant gratos le bouquin à un lecteur lambda, vous êtes à peu près certains d'en obtenir une critique. Alors que, je le reconnais, la chose est autrement plus difficile avec des journalistes et des critiques (des vrais) : là ça demande un vrai boulot d'attaché de presse... Et le boulot, apparemment, c'est une notion qui se perd de plus en plus dans votre magnifique métier d'éditeur (à la sauvette ?).

De même, je juge qu'il n'est pas honnête et professionnel pour votre auteur d'être critiqué par des lecteurs lambdas, alors que, comme tout écrivain qui a produit un travail, il mérite une autre reconnaissance (ou médisance) critique. En tant que professionnel, j'exige d'être évalué par des professionnels.

 

Je n'ai rien contre la publication de critiques sur des blogs de simples lecteurs, mais je trouve franchement idiot qu'un éditeur les considère comme de vrais critiques.

Oui aux blogs de lecture, non aux blogs de lecture subventionnés par l'impéritie éditoriale.

 

Bon, je crois que c'est à peu près tout ce que j'avais à vous dire.

 

Sinon il fait beau chez vous ?

 

Croyez-moi bien,

 

Votre dévoué

Et fraternel,

 

 

Stoni

 

 

 

 

LIRE LA REPONSE

DE L'EDITEUR

A CE BILLET !

 

THE SUITE

 


 

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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 10:49

 

 

 

 

Parfois, il me faut être honnête avec toi, camarade lecteur.

 

J'ai le sentiment d'être un imposteur. Par rapport aux lecteurs de mon blog. Par rapport à toi.

Parce que je réponds à vos questions sur l'édition, l'écriture, et tente, autant que faire se peut, de vous donner des conseils. Souvent, vous en êtes très émus et me remerciez chaleureusement. Pourquoi ? Parce que vous êtes désespérés, parce que vous ne compreniez plus rien, parce vous étiez perdus, hagards, découragés – que sais-je encore... Et ma réponse, plus ou moins pertinente, a été, dans ces dispositions qui étaient les vôtres, un « mieux que rien ».

 

Eh bien, je te l'avoue, lecteur, moi aussi, des fois, je suis désespéré.

Perdu. Dans l'incompréhension. L'abattement.

L'abandon me tente.

 

Abandonner quoi ? Quand ?

 

Il y a une semaine environ, j'expliquais que je me prenais des vacances d'écriture : bref, je quittais définitivement mon traitement de texte.

Je crois que c'est une bonne initiative et que, fondamentalement, j'en ai besoin. Ça fait des années que j'enchaîne les heures de boulot, sans presque aucune pause. Je suis vidé.

 

Le problème (car il y a toujours un problème), c'est que, du coup, j'ai la disponibilité intellectuelle pour faire un bilan. Ou une rétrospective. Et la disponibilité intellectuelle pour envisager l'avenir, l'année qui s'annonce.

 

Et là, tout s'effondre.

J'ai passé un début d'année 2011 difficile. Je me suis engagé dans une collaboration qui se déroule assez mal (j'ai écrit une chanson explicite à ce sujet). En toute sincérité, ça pourrait se dérouler encore plus mal. Mais, il faut voir les choses en face, ce n'est pas la panacée non plus.

Ok, ce n'est jamais la panacée. J'ai parlé à des tas d'auteurs, j'en connais intimement pas mal aussi, et personne ne m'a jamais dit « je suis totalement satisfait de mon éditeur ». Au contraire, tous m'ont dit « voyons, la totalité des éditeurs sont chiants et emmerdants ». J'ai entendu des anecdotes à peine croyables. J'ai été bluffé par l'irrespect paroxystique avec lequel des auteurs autrement plus âgés et confirmés que moi ont été, quelques fois, traités.

D'accord. J'en suis conscient. Mais j'ai franchement du mal à relativiser, quand c'est moi, mon œuvre et mon amour-propre qui sommes attaqués.

Une voix dit dans ma tête « on attaque pas un prolétaire ». Jamais. Pas moi. Les autres, pourquoi pas ? Mais pas moi. Je jouis d'une légitimité de classe qui devrait me rendre intouchable, dans le monde de la littérature. Hé les gars, je suis un pauvre. Vous jouez pas à ce petit jeu-là avec moi, c'est bien clair ?

Bien sûr, je sais que cette façon de penser n'est pas rationnelle, d'ailleurs je ne la cautionne pas vraiment, mais voilà, elle est présente en moi.

 

Je suis en colère, depuis des mois et des mois.

Je regrette profondément d'avoir signé avec cet éditeur, alors que j'aurais pu aller ailleurs et que je n'ai même pas essayé. Pourquoi ? Par flemme. Parce que c'est chiant, de chercher ailleurs. Là, j'avais un oui quasiment gagné d'avance, un à-valoir tout à fait honorable. J'ai vu le fric, la facilité, et le croyais-je, un minimum de respect : je me suis engouffré dans la brèche.

Je m'en veux de cette faiblesse.

 

C'est ensuite que les choses se sont compliquées...

Une collaboration avec un éditeur, c'est comme un mariage. C'est une fois le livret de famille délivré en bonne et due forme que le conjoint révèle tous ses mauvais côtés.

 

J'ai vraiment fait tout ce que j'ai pu pour calmer le jeu. Rétablir une relation de confiance – un minimum. Surtout, par conscience de classe, je suis resté, infailliblement, professionnel. Je n'ai jamais insulté personne, j'ai toujours rempli ma part du travail. J'ai même donné bien davantage que ma propre part du travail. J'ai dû suppléer à l'incompétence des autres. J'ai tâché de rester calme.

J'ai aussi agi dans ce sens pour mon livre. Je voulais le préserver.

Bon, ok, j'ai glissé quelques coups de pute par derrière. J'ai peut-être fait une publicité horrible à cet éditeur, dans le milieu, moins par souci de prévenir les autres que pour satisfaire mon besoin de revanche personnel.

N'empêche. J'ai le droit de discuter avec mes confrères et de me plaindre.

N'empêche. J'ai vraiment pris sur moi, d'un point de vue travail et relations professionnelles.

 

A côté de ça, dans la même période, mon ego en a pris un sacré coup en raison d'une rivalité, que je me suis inventé tout seul, avec un autre auteur.

Je sais c'est naze.

Mais je n'aimais pas cet auteur et il m'a proprement doublé, en terme de ventes. Je ne m'y attendais pas. Je n'aurais pas dû m'en préoccuper. Mais je suis venu à le savoir, et ça m'a fait très très très très mal.

J'avais déjà parlé de ce phénomène sur ce blog.

Le plus pathétique, c'est que d'un point de vue critique, d'un point de vue purement littéraire, je sais très bien que, cette personne et moi, nous ne jouons pas du tout dans la même division. Mais je ne l'ai pas digéré.

Et de cet orgueil complètement déplacé, je n'en suis pas fier, camarade lecteur.

 

Bref, en résumé, en conclusion, j'ai l'impression de m'en être pris plein la gueule tout l'année, et que ça ne fait que commencer...

 

Je voudrais pouvoir me sortir de là. Je le veux vraiment. Et pour me sortir de là, il faut que j'écrive un autre roman, que je me plonge dans mon univers à moi, que je sorte du réel, et qu'une fois le livre achevé, j'entame une autre collaboration, avec un autre éditeur, une autre histoire (qui s'avérera probablement tout aussi chiante ou catastrophique que les précédentes, mais peu importe...).

Pour l'instant, je n'ai pas assez d'idées et je suis en vacances.

 

Je me demande quelle sorte de personne je suis devenu. Je suis gêné à cette idée.

J'ai toujours voulu raconter des histoires. Pas forcément écrire, mais, c'est bien ça, raconter des histoires. Quand j'étais petit, je ne savais pas quel média je choisirais : le roman, la bande dessinée, le dessin, la musique, le cinéma, etc. Mais je savais très bien que c'était ma vocation, que je n'étais bon qu'à ça.

Je suis devenu ado et j'ai compris que je devais écrire, parce que c'était le moins coûteux et que je me débrouillais pas mal.

J'étais conscient que ce serait difficile. Comme tout le monde, je m'étais renseigné sur l'édition et j'avais cru entendre que c'était une putain de loterie (et ça l'est).

Je n'y croyais pas trop. Je m'étais dit, inconsciemment, que si je ne réussissais pas, je ferais autre chose. Je me voyais bien me lancer dans la politique, ou dans une sorte de foyer pour animaux errants dans un autre pays (avec un tas de bénévoles sympas qui auraient formé une petite famille).

Sauf que je savais que je réussirais. Il n'y avait pas d'autres possibilités.

 

Je me souviens, à l'époque (j'avais vingt ans environ), je ne demandais pas beaucoup. Pas forcément un grand éditeur, mais juste un minimum de lecteurs pour que je puisse tisser mon œuvre, petit à petit, humblement, au fur et à mesure des nouveaux livres...

J'étais certain que je ne me laisserais pas avoir par les mondanités et les joutes d'ego...

Ah putain...

 

Et me voilà distribué dans toute la France, fort de ma petite réputation et de mon lectorat.

A moins de trente ans ! Me voilà complètement immergé dans ces conneries de « milieu », avec ma saloperie de carnet d'adresses que j'entretiens scrupuleusement. Me voilà qui perds de l'énergie à m'offenser des comportements d'un éditeur, qui le prends personnellement, me voilà qui m'attarde sur les ventes des autres et dresse des comparaisons.

Je ne voulais pas être comme ça. Je ne voulais pas gaspiller du temps pour ces conneries-là.

 

Bien sûr, il y a des jours où tout ce paquet de merde est important, d'autres où il ne rime à rien. Il y a des jours où l'on ne pense qu'au plaisir d'écrire. Il y a des jours où l'on reçoit le message d'un lecteur qui nous dit « j'attends votre prochain roman avec impatience », et voilà, ça suffit à éclairer toute notre existence, ça suffit à effacer, pour un bon moment, les déceptions, les amertumes et les jalousies stériles.

Et puis il y a les autres jours.

 

 

 

Hier je regardais l'Après Tour (l'émission qui suit l'arrivée de l'étape du Tour de France du jour). Gérard Holtz interviewait Mark Cavendish et lui demandait si les nombreuses critiques dont il est l'objet parmi les coureurs l'affectaient – le type a en effet une putain de réputation de merde. Cavendish a prétendu qu'il s'y était habitué et que non, ça ne le touchait pas. Jalabert a ensuite déclaré « il est insensible aux inimitiés et c'est là la marque des grands champions, il faut apprendre à se blinder ».

 

 

 

Ça m'a fait penser à Diogène de Sinope.

 

Diogène de Sinope était un Grec qui n'avait rien à en branler du mondain. Bien entendu, les gens le méprisaient.

Et écoute ça : « pendant un repas, on lui jeta des os comme à un chien ; alors, s'approchant des convives, il leur pissa dessus comme un chien. »

 

 

 

 

 

 

 

 

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