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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 14:37

 




Hors du boulot, hors de l'écriture, hors des fréquentations politico-mondaines propres à ma carrière, je veux mon canapé, je veux mes disques, compacts et vinyles, je veux le son qui claque contre les grilles de mes enceintes, je veux sentir mon corps jeune, efficace, souple, entraîné, donner des coups de pied au taekwondo, je veux me promener, dans la ville, avec la musique du baladeur, ou avec Aniki.


J'ai des instants de contemplation passive, vautré sur les coussins du divan, en cherchant le soleil, qui n'est pas là.


Je veux lire Nathan Zuckerman, aussi.

Je veux qu'on me foute la paix, en gros.

Je me comprends.


Un camarade appelle et, lui, ne comprend pas.

- Je veux lire Nathan Zuckerman, dis-je comme il m'incite à me rendre dans une réunion politique super chiante.

Et quand je dis super chiante, c'est un euphémisme, croyez-moi.

Un euphémisme pas même volontaire. Ne voyez point là de figure de style : il n'existe aucun mot capable de décrire à quel point c'est super chiant.

Alors, je me contente de super chiant.

Passons.

- Nathan Zuckerman ? couine le camarade. Qui c'est, ça ?

- Un New Yorkais plein de pognon qui a des problèmes de New Yorkais plein de pognon. C'est un écrivain. Alors, sa vie, c'est : mon prochain roman – que je n'arrive pas à écrire – ma petite amie, ma psychanalyse, mes parents. Ok ?

- Et tu lis ça, toi ?

Il est dégouté, le pauvre camarade.

- Ouais, ça me détend. J'aime bien lire des trucs sur des gens qui ont des problèmes de New Yorkais plein de pognon. Faut dire, aussi, que le Philip Roth c'est un putain de roublard, qu'il écrit vachement bien – euh j'ai dit vachement ? merde, c'est même pas assez puissant comme terme – et qu'il t'emmène là où il veut, par le bout du nez, il est trop fort, ce mec, il sait raconter une histoire. T'as pas lu « Pastorale Américaine » ?

- Tu me parlais d'un écrivain appelé Bickerman, et maintenant tu me parles d'un Philip Roth ?

- Zuckerman. Parce qu'en fait, Zuckerman, c'est l'alter-ego, le double, le jumeau, de Philip Roth.

Un peu comme moi avec Stoni, que je pense en mon for intérieur.

Sauf que Stoni, il est davantage prolétarien.

Et il n'a pas plein de pognon.

Ni moi, d'ailleurs.

Autre différence : j'écris beaucoup moins bien que Philip Roth.

Quelles pensées narcissiques, tout ça.

- Bref, reprends-je, t'as pas lu « Pastorale Américaine » ?

- Ça a l'air complètement bourgeois, comme lecture.

- Ça l'est moins que d'autres. De toute façon, le roman, c'est pas révolutionnaire, hein... Euh, tu lis quoi, toi ?

- Noam Chomsky.

- Wo putain.

- Quoi ? Pardon ?

En fait, vous savez quoi ? Ce camarade je le connais à peine, je l'apprécie même pas.

C'est seulement à cet instant que je réalise que j'ai rien à foutre avec lui au téléphone.

Il m'a jamais appelé, avant.

Qu'est-ce qui se passe, là ?

- Il est communiste, Philip Roth ?

En plus, il m'agresse.

- Ben il a écrit sur des communistes. « J'ai épousé un communiste. » Et il est communiste, Noam Chomsky ?

- Ouais.

Je me contente d'un incrédule :

- Ah bon.

- Bon, Stoni, à la base, je t'appelais pour que tu te bouges le cul.

Comme je suis vautré sur mon canapé (au moment où mon téléphone a sonné, j'étais dans un instant de contemplation passive, cherchant un soleil qui n'était pas là), je me redresse d'un coup, électrisé.

- Quoi ?

- La cellule a besoin de toi, là. Avec d'autres copains, vous avez complètement disparu, on vous voit plus.

- Si, j'étais là quand je me suis frité avec le camarade qui aime pas TF1. Tu te souviens pas ?

- Malheureusement, si. Ce genre de comportement, il faut qu'on en parle, aussi.

J'éclate d'un rire outré.

- Qu'on en parle ?

- Tes provocations n'aident pas à refonder la cellule.

- Euh, mec... Qui t'a dit que je voulais refonder quoi que ce soit ?

- Il le faut, pourtant.

- Tu sais ce qu'il faut pour moi ? T'es fort, putain. Y'a que mes parents qui étaient dans ce cas, jusqu'à présent. Tout à l'heure, ma mère m'a appelé. Elle m'a demandé de me tenir moins près de la fosse, quand je prends le métro à Paris. Elle était persuadée que j'étais tout à fait le genre de personne à qui ça pourrait arriver, d'être poussé par un...

- Je te parlais de la cellule !

- Ben j'ai pas envie d'en parler, à vrai dire.

- T'as quel âge ? Seize ans ? Non, vingt-six.

- Comment tu sais ?

- J'ai regardé sur le listing des adhérents.

- Ah...

- L'adolescence, c'est fini.

- Oué, je sais. Maintenant, je ne passe plus mes journées à me branler.

- T'es chiant... Et vulgaire !

- Bah, rigole, un peu.

- C'est pas drôle. Le Parti a besoin de toi.

- Ben il s'y est mal pris pour me le faire comprendre, jusqu'ici.

- Ecoute, à la prochaine assemblée générale, je vais soumettre une motion au vote. Tu viendras voter pour moi ?

- Ok, c'était pour ça que tu m'appelais, alors.

- Enfin, quand même, fais un effort : grandis.

- Ouais, bien sûr. A la prochaine, camarade.


Le lendemain, je croise « le jeune camarade avec qui je rigole trop » – un pote du Parti.

- Tu sais quoi ? me lance-t-il. Hier, y'a l'autre qui m'a appelé.... je sais même plus son nom ? Il m'a saoulé pendant une heure, il m'a engueulé, tout ça parce qu'il fallait que j'aide à refonder la cellule...

- Moi aussi ! J'y crois pas ! Et à la fin, il t'a demandé de venir voter pour sa motion à la con ?

- Ouais ! Oh, le culot ! On est les pires fonds de tiroir, toi et moi !

- Tu lui as dit quoi ?

- Que j'avais rien à en foutre ! Attends, ça fait soixante-dix ans que le Parti il est tout pourri, c'est pas maintenant que ça va changer.


On se marre.




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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 17:10

 



Souviens-toi, mon lectorat ô combien médusé, comment, quelques semaines auparavant, je découvris le groupe punk communiste japonais : THE STALIN.


Etant du genre mono-maniaque, appréciant la musique punk et souhaitant agrandir ma discothèque, je me mis à la recherche d'albums en import de THE STALIN.


Tout ce que je trouvai dans mes prix fut un disque vinyle de ce qui est considéré comme leur meilleur album : STOP JAP.


La chose me coûta 15 € environ, frais de port compris.

Je m'étais pourtant promis d'arrêter les vinyles (j'en ai plus d'une centaine). C'est cher, c'est fragile, ça prend de la place, c'est lourd, ça demande de l'entretien, ça s'abîme...

Ben. Tant pis pour ma promesse, hein.


Le disque THE STALIN provenant de... Rome (car tous les chemins y mènent, même ceux du punk-rock n'est-ce pas), j'imaginais acheter un disque rayé au possible, dans un état pitoyable, pas même écoutable.


Ma foi, j'eus une bien heureuse surprise en constatant que le disque était neuf, épargné de la moindre rayure, bref, écoutable de bout en bout.

Vu l'état du vinyle, d'ailleurs, je pense très fortement qu'il s'agit d'une réédition récente (dix ans à tout casser). C'est sûrement écrit sur la pochette. La pochette est en japonais. Alors si quelqu'un veut bien me traduire...


En tout cas, je vous le dis les enfants : ça c'est du putain de disque qui claque.


Je suis tellement tout chose que j'ai « filmé la première chanson ».

 

 

 

 



Le problème, c'est que j'ai filmé avec mon appareil photo et que le son est pourri.


Alors, voici la chanson en meilleure résolution audio (mais y'a pas le vinyle, ouais je sais c'est sympa de voir l'aiguille sur les sillons et tout, ça fait vachement art et essai).


 

 

 

 



Et comme je suis généreux, mon petit lectorat, je te donne la possibilité de profiter toi aussi du disque en entier en cliquant ici.

Bien sûr tu n'as le droit d'utiliser ce lien que si tu as toi aussi investi dans l'album de THE STALIN !!!! ON S'ENTEND !!!


Tu vas voir comme tu vas aimer écouter THE STALIN dans les transports en commun.

 


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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 13:54


 

 

balais-de-chiottes.jpg

Voilà quel était, à peu près, notre niveau conceptuel à l'époque du lycée

 

 

 

 

 

Je présente mes excuses aux professeurs du lycée technologique où j’achevai ma magnifique carrière d’élève dans l’Education Nationale, pour mon absentéisme mondialement réputé, pour mes interpellations du genre « Eh M’sieur, c’est quand qu’il est fini le cours comment j’ai faim ma parole on pourrait pas sortir plus tôt ? », pour avoir dirigé une bande de cinq à sept joyeux lurons que j’avais, hélas, dressés à mon image, pour avoir insulté d’autres élèves pendant vos cours, pour avoir couiné ces dites insultes en diverses langues (français, arabe, italien, anglais…), puis dans le dialecte hybride que j’avais inventé (« je t'encule, you fucking farabuttergouna ! » sic), pour vous avoir interrompus, pour vous avoir corrigés, pour vous avoir repris, pour m’être moqué de vous, pour mes éclats de rire certainement pas discrets – jamais discrets – pour m’être pointé en cours déguisé de différentes manières sans que ce ne fût carnaval (en « intello », en « papy », en « cosmonaute »…), pour avoir trimballé un extra-terrestre gonflable pendant une semaine, lui avoir assigné un bureau, avoir rajouté son nom dans la liste d’appel et pour avoir refusé de le faire sortir de la classe malgré vos manifestations d’impatience, pour m’être endormi sur mon bureau, pour les pieds croisés sur le bureau, pour le baladeur pas même dissimulé, pour avoir chanté avec la musique du baladeur à tue-tête (« I WAANT to be your lucky star – I WAAANNNAAA BEEEEE ! … »), pour avoir prétendu faire de la politique en vous interrompant tandis que vous aviez osé abordé la notion de « libéralisme », pour avoir fait de la salle de classe mon arène, mon agora, ma scène de théâtre et mon balcon de tyran, pour les ricanements, les gestes, les pets, les rots, les bras d’honneurs (qui ne vous furent jamais destinés, en dépit de fréquentes petites confusions), pour les bruits d’animaux, nos incessantes discussions, nos querelles, pour mes simulations de maladies foudroyantes afin d'aller à l'infirmerie, pour les bonnets ou les casquettes que je n'acceptais pas de quitter en cours (prétextant sans trop forcer souffrir d'une otite), pour mes petites conférences littéraires ô combien pédantes lorsque nous étions en français, pour les bouquins non prévus au programme que je lisais ostensiblement, pour les réponses rimées que j'aimais à vous faire, pour mes commentaires méchants sur le contenu des programmes, pour mes retards et leurs excuses bâclées, pour mes départs précipités avant la sonnerie en prenant mes jambes à mon cou, pour ma pratique intensive du chat durant les cours d'informatique, pour avoir commis le délit de faux et usage de faux en confectionnant à l'attention de mes amis et moi des ordonnances de dispense d'EPS, pour mes dessins pornos, pour mes dessins tout court, pour mes caricatures, pour mon insolence, pour mon adolescence, pour ma bêtise, pour mon ignorance, pour mon ingratitude, pour mon indifférence...


Vous ne le méritiez pas.


Et puis, vous savez, on s'emmerdait beaucoup, je crois que nous étions trop vieux pour le lycée, et qu'on aurait préféré travailler.


Il y a quand même un point que je voudrais mettre au clair.

En terminale, un après-midi, vous mon professeur d'informatique nous avez exclus du cours, ma bande et moi, en pensant qu'on se fichait de votre gueule.

Ce n'était pas le cas.

Simplement, par la fenêtre, nous avions remarqué une classe faire le tour du terrain en courant, dans le cadre d'un cours d'éducation physique et sportive. Leur prof d'EPS galopait à leur côté, sauf qu'il portait un bonnet de lutin avec un pompon, un marcel et un magnifique mini-short rose du plus bel effet.

- Regardez le prof ! avais-je hurlé à mes camarades. Comme il a l'air con ! Regardez le prof c'est trop fort !

Vous aviez le dos tourné, vous écriviez au tableau, vous vous êtes retourné et vous avez cru que mon « Regardez le prof ! Comme il a l'air con ! »vous visait.

Eh bien non. Il visait le prof en mini-short rose.

Nous avons bien essayé de vous l'expliquer, mais vous nous avez fait prendre la porte séance tenante, mes amis et moi.


Pour une fois, ce n'était pas entièrement ma faute.


Quant au reste, je vous prie de bien vouloir m'excuser.

 

 

 

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16 mars 2010 2 16 /03 /mars /2010 12:01

 



 
Après les élections, ma cellule organise une petite réunion bien sympatoche histoire de commenter tout ça.

 

(La cellule, sous-division de la section du Parti, rassemble en général les adhérents d’un même quartier.)

 

Bien que je n’aie pas voté dimanche dernier, je me pointe quand même, afin de rencontrer les rares camarades avec qui je reste en bons termes.

 

(J’explique ici les raisons de mon abstention quant au vote « Front de Gauche ».)

 

Rapidement, je retrouve un jeune camarade, de mon âge, avec qui je rigole trop. Nous nous asseyons côte à côte et entreprenons de pouffer – en sourdine, parce que la reste de la salle discute tout à fait sérieusement. Nous ne voudrions pas les déranger.

 

Des camarades quelque peu hostiles s’aventurent à m’adresser la parole.

 

 - Ah, t'es là, toi…

 - Ben ouais chuis là.

 - On t'a pas vu, pendant la campagne…

 - Ben non.

 - Toujours stal ?

 - Ben ouais.

 Les camarades quelque peu hostiles tordent la bouche, froncent le nez et s’en vont.

A cet instant, le camarade avec qui je rigole trop pose, tout à fait subrepticement, un tract sur mes genoux. Je prends le tract.

 

« POUR METTRE UNE BONNE GAUCHE A LA DROITE

 

JE VOTE FRONT DE GAUCHE »

 

 Comme ce sournois jeune camarade l’avait escompté, j’éclate de rire. Bruyamment.

Les camarades quelque peu hostiles nous lorgnent d’un œil dégoûté.

 - T'es chiant putain ! que je murmure en chiffonnant le tract.

 - Je savais que la nullité du slogan allait te faire marrer.

 - Ta gueule, merde ! Tout le monde nous regarde, là !

 Je lui enfonce la boulette du tract dans la poche de son blouson.

Là, il la retire de sa poche, se lève en silence, pose délicatement la boulette sur son siège et se rassoit dessus.

Parce que nous partageons le même humour absurde (qui ne ferait rire absolument personne d’autre), je suis une nouvelle fois secoué par l’hilarité.

 

 Les camarades sérieux tiquent.

 

 Puis, entre un camarade que je n’avais pas revu depuis longtemps. Je ne le connais pas très bien, celui-là. Il avait quitté le Parti il y a quelque temps, et vient de revenir, alléché par l’option Front de Gauche.

Je comprends aussitôt, à la façon dont il salue la salle, à la façon dont les regards se dardent droit sur lui, qu’il a du « charisme ».

Du moins, on l’écoute.

Il est vrai qu’il parle mieux que la plupart des autres. Lui-même a l’air de se délecter de ses propres paroles : quand il prononce une phrase, il sourit jusqu’aux deux oreilles et aime à interrompre ceux qui auraient osé le précéder, d’un point de vue verbal.

Tout de suite, ce mec-là, il me plaît pas des masses.

Je me penche vers mon camarade avec qui je rigole trop, puis, d’un ton conspirateur :

 - Il fait quoi dans la vie, lui ?

 - Ben, à ton avis ?

 Le camarade glousse.

 - Prof, soupiré-je.

 - Il manquerait plus qu’un camarade soit pas prof, ça serait dommage, nan ?

 Nous nous mettons à le guigner.

Et lui aussi fait de même.

 - Je vous connais pas, tous les deux ?

 Nous nous présentons brièvement.

Ecoutant mon prénom, le prof charismatique est parcouru d’un frisson.

 - Oh, c’est donc… J’ai entendu parler de toi… Ha.

 Je hoche la tête poliment.

Le prof charismatique se dépêche de rejoindre ses groupies.

 

 Tous se lancent dans un grand débat intitulé : « 5,80 % des voix au national est-ce que c’est un bon score ou pas ? ».

Le jeune camarade et moi ne cessons pas de nous marrer, dans notre coin.

Le débat général enchaîne sur « mais sur quelles valeurs communistes faut-il communiquer ? ». Et tout le monde suggère que le communisme est, dans la mentalité collective, associé aux restrictions de libertés.

Voilà quelque chose qu’il faudrait changer.

Ensuite, tout un chacun philosophe dur sur la liberté.

Le jeune camarade et moi nous échangeons des nouvelles de nos petites vies respectives, à voix basse, quand on ne fait pas semblant de suivre le débat super chiant – d’ailleurs, nous attendons, respectueusement, que le prof charismatique ait fini de prendre la parole pour enfin nous tailler dare-dare.

Seulement le prof charismatique déclame, à cet instant :

 - Et bien sûr, TF1 a banni toute liberté de penser.

 Le jeune camarade et moi avons écouté.

Nos regards se croisent, humides, fiévreux, les paupières plissées par l’envie de nous esclaffer en bonne et due forme… la connivence déclenche les rires, que nous dissimulons en nous retournant vers le mur, derrière nous.

 - Qu’est-ce qui vous fait rire, là-bas ?

 C’est le prof charismatique qui nous a ainsi interpellés.

Le silence s’impose dans la salle.

Le jeune camarade et moi regagnons un certain calme, certes gâché par les dents que nous plantons dans nos lèvres pour nous empêcher de sourire.

 - Allons ! continue le prof charismatique. Dites donc tout haut ce qui vous fait rire, on pourra peut-être en profiter aussi, nous autres !

 Je me racle la gorge.

 - Euh, on est pas à l’école, là. Je sais que t'es prof, enfin, c’est pas une raison pour faire comme si on était en cours, en plus franchement j’ai été traumatisé dans mon enfance par l’école, et dans mon adolescence aussi, alors…

 - Stoni n’a jamais respecté l’Education nationale, murmure un camarade quelque peu hostile à un autre. Il a toujours eu des remarques cinglantes de ce genre, un peu comme celles de Sarkozy contre les professeurs.

 Les camarades quelque peu hostiles font claquer leurs langues en secouant la tête.

Je cerne bien ces murmures, mais le prof charismatique intervient :

 - Mais dites-nous ce qui vous fait rire, prenez le risque ! Si c’est si marrant que ça !

 - Ben, en fait, c’est quand t'as dit « TF1 a banni toute liberté de penser ». J’ai trouvé ça marrant.

 Le jeune camarade ferme sa gueule, pas bien pressé de se mouiller.

Le prof charismatique décille.

 - Ah bon ? T'as trouvé ça marrant ?

 - Ouais, mais c’était voulu, nan ?

 - Nan !

 - Nan ?

 - Nan !

 - Oh.

 Je baisse les yeux, espérant qu’on en reste là.

 - Et pourquoi tu trouves ça tellement marrant ?

 - Ben… Je me disais que t'étais ironique… A la fois c’est tellement une lapalissade que… Enfin… Chais pas ?

 - Une LAPALISSADE ???

 - Euh… ouais…. Non ?

 - Non !

 - Non ?

 - Non ! Et pourquoi ce serait une lapalissade, hein ?

 - Encore, que ce soit une lapalissade, c’est pas le pire, je trouve. Le pire c’est ce que ça peut renseigner sur la piètre estime que t'as du travailleur collectif.

 - La piètre estime que j’ai de QUOI ?

- Du travailleur collectif. De l’ensemble des travailleurs, quoi. Le salariat, les artisans et…

 - Mais quel rapport ?

 - Ben t'insinues que les gens qui regardent TF1 n’ont pas de liberté de penser, non ?

 Le prof charismatique ne répond pas.

Il fulmine entre ses dents.

 - Et qui est-ce qui regarde TF1 ? Des gens normaux, des travailleurs, qui en ont parfaitement le droit, non ? Je ne comprends pas pourquoi tu viens porter des jugements de valeur sur ces gens. Que t'aimes pas TF1, c’est ton droit et je le respecte. Mais que tu dises que les gens qui regardent TF1 sont des débiles incapables de penser par eux-mêmes, là je trouve que c’est très con de ta part. Cela dit, je te rassure, j’ai pas grand-chose à en foutre.

 - Parce que tu regardes TF1, toi ?

 - Non, j’ai pas de télé. Mais mes amis regardent TF1. Alors, merci, t'évites de les insulter.

 - Mais TF1 c’est…

 - Mais qu’est-ce qu’on en a à branler, de TF1, putain ? Tu peux pas foutre la paix aux gens et les laisser faire ce qu’ils veulent ? C’est dingue les mecs qui veulent tout régenter, comme ça ! Calmez-vous un peu, vivons en paix, respectons-nous les uns les autres, putain de con.

 Le silence pèse vraiment très lourd, parfois.

 

 Le prof charismatique me lance un regard du style « un jour je t'aurai sale petit con ».

 

 Parce que, là-dessus, je dispose avec le jeune camarade.

 

 

 Je dédie donc cet article à tous les gens qui regardent TF1 et qui ne m’ont rien fait.

 

 

 

 

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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 20:09

 

personnage 1a


A la base de tout roman, il y a : le personnage.


Les miens sont exigeants, tyranniques, méchants, mais nous nous débrouillons malgré tout pour filer une magnifique histoire d'amour.


Commencer un texte ne signifie pas écrire un roman.

Nombreux sont les essais qui ne mènent à rien. Pour que cet embryon de mots, d'une vingtaine, trentaine, cinquantaine de pages, devienne le roman, il faut que le personnage s'affirme comme tel.

C'est-à-dire que le personnage doit s'installer dans mes doigts.


Une fois qu'il s'y est logé, et que c'est lui qui ordonne à mes dix phalanges de taper ce qu'il veut que je tape, nous sommes tous les deux lancés dans l'histoire. On ne m'arrêtera plus. Ni l'on ne pourra l'arrêter lui, d'ailleurs.

Nous vivons un train de couple : lui a besoin de moi pour être, et moi j'ai besoin de lui pour faire. Il a l'Etre, j'ai le Code. Nous entretenons des attractions corporelles très fortes, et nous tombons rapidement amoureux. Nous avons nos scènes de ménage – parfois vengeresses – et nos instants de grand bonheur éperdu.

Notre cohabitation se partage entre mon traitement de texte et ma petite cervelle.


Il veille, derrière moi, quand j'écris et me souffle à l'oreille les mots que je dois retranscrire.

Il se montre vaniteux, prétendant qu'il est à l'origine de tout, et que moi, je suis un simple exécutant.

- C'est faux, répliqué-je avec orgueil. Tu le sais bien, je t'ai inventé.

- Non, je me suis présenté à toi tout constitué, t'as le boulot déjà à moitié mâché.

- Je me rappelle très bien de la première fois où j'ai pensé à toi... Tu n'étais alors qu'une silhouette. Je sentais vaguement ton odeur, et je voulais te toucher. A partir de ça, lentement, inopinément, tu t'es constitué, car c'est moi qui t'ai forgé... Au fil des mois... Au fil des ans... Tu ne te souviens pas ?

- Arrête de geindre ! Ecris !


Notre histoire m'oblige à lui faire du mal et je regimbe.

J'esquive les séances d'écriture. Il sait me rappeler à l'ordre.

- Mais tu vas souffrir...

- Et alors ? Si je dois souffrir pour exister, je souffrirai. Fous-toi au boulot, sale petit con ! Branleur !

J'obéis.

 

 

personnage-1.jpgpersonnage-2.jpg


Néanmoins, je l'aime.

Je me cale contre son corps, enfonce ma tête sous son épaule et l'étreins, voulant sentir sa cage thoracique, cherchant même à renifler la transpiration sous ses aisselles.

Je le veux, de la couche de tartre recouvrant ses dents jusqu'à son dernier poil pubien.

Je m'approprie sa chair, enchanté, et fier, de l'avoir créée.

Il se fiche de mes caresses.

Il a une destinée à me faire accomplir, lui.

 

 

 

personnage 3a


- Fais-moi aller chez Lidl, pour que j'achète du fromage. C'est symbolique, tu comprends. Bon, à ce stade de l'histoire, je peux me permettre de faire l'amour avec Truc, qu'est-ce que t'en dis ? Ça fait soixante pages que j'en crève d'envie. Et tout ça pour qu'à la fin je meure, ha ha ha !

- Je peux te faire survivre, si tu veux...

- Quoi ? Pauvre connard ! Traître ! Bien sûr que non ! JE DOIS MOURIR !

- Ok...


Quand le roman est achevé, il ne s'envole pas pour autant.

- Très bien. T'as fini ton truc. On est vachement contents pour toi. Mais, maintenant, tu vas relire ! C'est bourré de fautes, c'est super mal écrit, personne ne va vouloir de ce tas de merde ! Alors, au boulot !

Je ne me plains pas. Je suis heureux de le retrouver, même si le premier jet est terminé.


Je réécris de multiples versions, cherchant sans cesse à améliorer le roman. Pas pour moi. Pour lui.

Il reste aux aguets, vigilant.

Les personnages sont des gens très consciencieux.

Plus je réécris l'histoire, plus je le connais. J'en arrive au point où j'anticipe le moindre de ses mouvements. Nous formons, à présent, une petite famille.

Plus rien ne me surprend, de sa part. Routine d'amoureux. C'est une agréable routine, celle où, lorsqu'à chaque réveil, au lit, vous renversant vers votre moitié, vous êtes tout euphorique à l'idée de déjeuner en sa compagnie.

Tout est magique.

Lui aussi me fait les yeux doux.

- Je sais être gentil avec toi, Stoni, car tu travailles beaucoup. C'est bien. Je suis fier de toi.

 

Nous prenons alors, d'un commun accord, la décision de le soumettre à des éditeurs.

- Tant que tu n'as pas réussi, prévient-il, je te lâche pas. Si t'échoues à faire de moi un vrai livre... je te défonce la gueule.

C'est vrai.

Il me suit dans les rues, quand je suis seul. Je le sais être au détour d'un pâté de maison, une batte de base-ball au poing, au cas où je ne réussirai pas ma mission.

Les éditeurs ne sont pas conscients de la menace qui plane sur moi.

Comme je sors de la boulangerie, le personnage me chope, couteau entre les dents :

- Alors, sale petite racaille ? Ton éditeur t'a appelé, ce matin, pas vrai ? Et tu me préviens pas ? PAUVRE CON ! Je suis au courant de tout ! Je suis omniscient, putain de merde !

- Euh oui, pardon, j'ai pas eu le temps tu comprends mais j'allais te...

- Qu'est-ce qu'il t'a dit, l'éditeur ?

- Euh... Qu'il fallait que je reprenne tel passage, que ça n'allait pas à tel moment du livre, que...

- Quel incompétent tu fais ! Allez, fous-toi au boulot ! Encore une fois ! J'en ai pas fini avec toi, visiblement !

Nous nous remettons à travailler.


Le jour où je signe le contrat d'édition, le personnage cesse de me harceler au coin des rues.

Désormais, il roucoule dans les bras de l'éditeur.

Je tiens la chandelle.

- Ah ! s'extasie l'éditeur en étreignant le manuscrit. Quel magnifique personnage ! Qu'il est beau ! Qu'il est réaliste ! Vraiment ! Je l'aime ! ( = il va me rapporter du fric, j'en suis sûr ! )

Je tente d'en placer une :

- Oui j'ai eu cette idée de personnage le jour où...

- Tous les gens qui ont lu le roman sont tombés amoureux de lui ! Je crois que tu ne le mérites pas, Stoni ! Hé hé hé !

J'esquisse un rictus faussement amusé. L'éditeur enchaîne :

- Ce soir, je dîne avec le personnage. Tu n'y vois pas d'inconvénient ?

- Non...

- En fait, on va même s'envoyer en l'air pendant une bonne partie de la nuit ! Tu n'es pas jaloux, au moins ?

- Ben...

- Je t'assure, Stoni, il est très bien avec moi. Je saurai mieux m'en occuper. Il faut que tu fasses ton deuil, maintenant. Et tu connais l'adage : un de perdu, dix de retrouvés !

 

 

personnage-3.jpg


Le personnage ne se soucie pas tellement des séductions politico-mondaines dont il fait l'objet.

Il ne vous lâche pas la grappe aussi facilement.

Il revient, le soir même.

- Te voilà ? Je croyais que tu t'envoyais en l'air avec mon éditeur ?

Il grimace et chasse l'air d'une main.

- Ahrf... L'éditeur... Je m'en tamponne. Je préfère te surveiller toi. Il faut que t'assures. T'as pensé à ce que t'allais dire, pour le lancement du livre ? Il y aura bien quelques journalistes. C'est important que tu y réfléchisses... C'EST MON IMAGE QUI EST EN JEU ! Tu devras prendre soin de bien me présenter. Et ne t'avise pas de faire ton malin en te mettant en valeur. C'est de moi dont les gens veulent entendre parler. T'as tout saisi ?


Ma seule source de salut, c'est quand un nouveau personnage aussi exigeant, méchant, tyrannique, viendra prendre sa place et l'expédiera à l'autre bout du monde par force coups de pied au cul.

Mais je suis du genre à garder mes vieilles lettres d'amour dans un petit coin de mon tiroir.

 

 

 


 

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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 11:42

 

 

 

 

 

 Le blog de Stoni, c’est « en direct depuis les tréfonds de la praxis », et parfois même, « en direct depuis le taf de Stoni ».

 

Eh ouais.

 

Ce matin, il n’y a rien à faire.

 

J’arrive à huit heures et demie, ponctuel, comme tout bon salarié modèle qui se respecte. Je vais aussitôt vers les casiers contenant les plis à distribuer : que dalle.

Wo putain.

En ce moment, ça arrive souvent. Problème : mon job, c’est de livrer les plis à distribuer.

Du coup, j’ai rien à faire.

Heureusement, j’ai accès à un ordinateur (où je suis censé enregistrer toutes mes livraisons, ainsi que leurs résultats, etc…). Et sur cet ordinateur, j’ai internet.

Cela dit, au bout de trente minutes, Internet t'en as plein le cul.

 

9h00 …

 

Les premières fois que ça m’est arrivé, de n’avoir rien à foutre, je l’ai signalé à mon supérieur, quand même.

Ben ouais. Bon salarié modèle.

Ce à quoi on m’a répondu :

- Trouvez à vous occuper, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, Stoni ! Mettez à jour la base de données !

 Ok. Deuxième problème : la base de données, je te la mets à jour en dix minutes quarante-trois secondes.

Chez le commun des mortels, ça prend deux heures quarante-trois minutes. Pourquoi pas chez moi ??? POURQUOI ???? Quelle injustice !

 

9h23….

 

 Alors là. J’aimerais être chez moi.

Je me ferais une tisane et je materais un film. Sous les couvertures. Le paradis.

 

  Ou bien, je travaillerais la partition de  I should have known better à la guitare.

Ce qui m’accaparerait pour un bon moment, étant donné que je suis plutôt lent à la guitare.

(Le plus dur c’est d’apprendre à faire deux choses différentes, à la fois, en même temps. Chanter ET plaquer les accords sur le manche. Plaquer les accords de la main gauche ET faire le rythme avec la droite. Pour moi, c’est horrible.)

 

9h45…

 

 Si l’ordinateur du taf avait une webcam, je ferais du chatroulette.

Je sais pas. N’importe quoi pour m’occuper.

Mais l’ordinateur a pas de webcam.

 

10h17…

 

 Je sors fumer une clope, puis deux. Sauf que les clopes, ça coûte cher et je ferais mieux de me calmer.

En plus il fait trop froid sa mère.

 

10h42…

 

 Je vais écrire deux trois conneries dans les commentaires du blog de Pierre Assouline (c’est mon petit plaisir coupable). La moitié du temps, il me supprime mes commentaires, ce con. Je suis dégoûté. Enfin.

Voilà. Bon. C’est fait. Maintenant ?

 

11h00…

 

 J’épuise en vingt minutes toutes mes parties gratuites du jeu en ligne Question pour un champion (où je suis nul, d’ailleurs).

 

 Fait chier putain.

 

11h10…

 

 Et tu vas voir que vingt minutes avant l’heure où je pars, il va y avoir soudain dix milles plis à distribuer, et je vais devoir liquider ça à vélo dans les rues enneigées en une demi-heure.

Je hais la putain de neige.

Je hais ce putain de capitalisme.

Je suis sûr qu’en URSS, quand t'avais pas de livraisons à faire, ils te trouvaient une occupation. Genre, faire des statistiques pour le prochain plan quinquennal.

Ou balayer dans les rues.

Ce serait utile que je balaie dans la rue, là, ça m’occuperait. Je ferais des petits tas de neige, au bord des trottoirs. Et puis, même, je pourrais aider les mômes à faire des bonhommes de neige. Comment ce serait trop idyllique et tout.

 

11h14…

 

Je vérifie désespérément toutes mes boîtes courriel, dans l’espoir utopique que quelqu’un ait pensé à moi, ce matin.

Mis à part les deux commentaires de Billy Lo sur mon blog, que dalle.

 

Pourquoi mon éditeur ne choisit-il pas cette matinée pour m’envoyer une LONGUE CORRESPONDANCE avec plein de trucs à lire ?

 

Entre temps, je vais régulièrement sur le site du journal Le Monde, où je commence à connaître par cœur des articles insipides dont je n’ai rien à foutre.

Celui sur l’épilation des femmes est magistral.

 

11h41…

 

Je viens de gagner à Question pour un champion… trop bien… J’ai touché une partie gratuite.

 

 

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 17:18

 

max_dorra.jpg


Les fidèles lecteurs du blog de Stoni le savent : entre Max Dorra et moi, c'est une longue histoire, non pas d'amour, mais d'épistémologie.


Déjà, Maxou (eh oui, je l'appelle par son petit nom) fait partie des très officiels parrains de mon blog. Vous comprenez, il m'a subventionné en m'offrant un livre de lui. Ce qui est très sympathique et généreux de sa part, je tiens à le rappeler.

Maxou et moi échangeons de brèves correspondances quand la fantaisie m'en prend.

Vous saurez tout sur notre aventure duale grâce à la catégorie d'articles : Affaire Max Dorra.


Tout avait commencé par un article signé par Maxou, paru dans Le Monde, ce splendide quotidien qui me permet de me tenir au courant des états d'âme de la bourgeoisie.


Eh bien, Maxou a récidivé.

Le 2 mars dernier, Le Monde publie son « point de vue » : La maladie de la valeur, moderne épidémie. Oui parce que Maxou, il fait comme les anglophones, il met l'adjectif avant le nom. Moderne épidémie, et non pas épidémie moderne, donc.


La dernière fois, Maxou nous avait fait le coup « la télé c'est pas bien et les gens ils sont pas gentils de la regarder ».

Je ne sais pas ce qui lui est arrivé entre temps (même si j'ai ma petite idée, ha ha ha), mais Maxou a changé de chaîne. Désormais, il nous fait le coup « les gens ils se prennent pour des tables, à trémousser leurs culs ».

Ben ouais. C'est la nouvelle thèse de Maxou. Il est original, notre Maxou national.


Je vais restituer l'intégralité de cet article, en précisant une bonne chose : j'en ai pas compris la moitié.

La première fois que je l'ai lu, j'étais au taf. Y'a des moments où j'ai rien à faire, alors je vais sur Internet et tout. Quand je l'ai lu au taf, l'article de Maxou, j'ai pensé que j'avais pigé que dalle parce qu'il y avait du bruit autour de moi. Je l'ai relu à la maison, avec une petite tisane, bien installé. Rien n'a changé : toujours pas pigé.


Je vais donc mettre les passages que je n'ai pas compris en gras, en lançant un appel à mes lecteurs, voire même à Maxou : mais nom de Dieu, qu'est-ce qu'il veut nous faire comprendre ?



Compétitivité, rentabilité à court terme, évaluations individuelles, suppressions de postes. Suicides à France Télécom, Renault, PSA, Thales...

"Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés." Nulle maladie n'a été si longtemps méconnue. Aucun traité de médecine, aucun manuel de psychiatrie n'en a jamais parlé. Elle se présente en effet comme une forme de la "normalité", celle que nous recommande l'idéologie régnante relayée par les grands médias. Difficulté supplémentaire : cette pathologie met à mal l'opposition objectif-subjectif, bref, les cloisonnements universitaires (sociologie, psychologie...).

 

 


(Alors là, je dois quand même avouer que ça commence très mal, mais je comprends.)




La maladie de la valeur, si contagieuse, est due à une sorte de virus qui attaque l'être en son noyau. Pour en contrecarrer les effets, ou même simplement en parler, la plus grande prudence s'impose. D'autant que cette peste s'accompagne d'une sorte de déni collectif si puissant, qu'il faut prendre bien garde de ne pas être considéré soi-même comme fou, face à cette folie dont on se croit épargné.

Dans un chapitre du Capital, Marx dépeint le tableau clinique saisissant de cette impressionnante affection. C'est une table qui en est atteinte. Devenue marchandise elle a instantanément oublié, dès que le virus l'a infectée, le travail humain nécessaire à sa fabrication et s'est alors mise à danser, face aux autres marchandises, tout en se contorsionnant comme si elle cherchait à les séduire.



(Ça y est, ça part total en cacahuètes. De l'aide ??)




La possibilité d'une transmission à l'homme fait tout le danger de cette maladie de la table folle. Des mimétons, sortes de prions idéologiques, provenant de ces objets endiablés, peuvent en effet se diffuser à la quasi-totalité d'une population. Ils font alors, d'hommes et de femmes atteints sans le savoir, de simples marchandises capables dans une sorte de cécité (un des signes de la maladie) de se rendre spontanément au marché pour s'y tortiller à leur tour. Jouant ainsi le jeu que l'on attend d'eux, celui d'une concurrence libre et non faussée, ils font l'objet d'échanges dans une atmosphère de "fête", sur une musique de bazar. Le spectacle est indescriptible, et d'autant plus inquiétant que, dans cet univers où tout est classé donc classant, la violence n'est jamais très loin. D'autant que certains de ces humains-marchandises, laissant croire qu'ils ont plus de valeur que les autres, en profitent pour les dominer et les exploiter impunément.



(Oh putain, je crois qu'il nous fait du Debord, là.)



On a le plus souvent affaire, d'ailleurs, à des associations de malades, groupés autour d'un chef - en général le plus atteint. Chacun de ces réseaux a sa "langue" propre, dont les mots, infectés, sont porteurs de ségrégation sociale, de mépris - source d'humiliation et de haine. Le désir même, dans le monde de la valeur, est dévoyé, réduit, par une sorte d'addiction, à se chercher des substituts. N'importe quoi pourvu que l'on y trouve l'estampille, la "griffe" d'un groupe prestigieux parce que dominant.



(Euuuh ????)



Cela seul fait mesurer l'appauvrissement engendré, dans le monde de la valeur, par l'idéologie de la "performance", de la "communication", du "management", une idéologie scientiste (qui n'a rien à voir avec la scientificité véritable) fétichisant le chiffre, objectivant les êtres, supprimant l'affect, interdisant le rêve : un monde dépourvu de sens. "C'est mon n + 1, mon n + 2", dit-on dans certaines grandes entreprises pour désigner ses supérieurs hiérarchiques.

Ainsi le moi, ce carrefour, lorsqu'il est atteint par la maladie de la valeur, devient lui-même une valeur d'échange. Cette valeur d'échange, liée à sa propre image aux yeux des autres, à leur regard évaluateur, signifie au moi un rôle dans lequel plus ou moins de sens parviendra tant bien que mal à se couler -, ce dont dépendra sa force d'exister.



(Euh ????? Quoi ???? Pardon ???)



C'est dire que la pensée elle-même n'est pas épargnée. D'où l'importance d'une action de prévention. Apprendre, très tôt, à penser autrement. A résister.



(Là je comprends, Maxou est obsédé par le rôle prégnant des intellectuels dans ce qu'il aimerait être une révolution. On avait déjà vu ça dans son inénarrable Contre la cécité volontaire.)



Pourquoi parler de maladie, de virus, à propos de la valeur ? Un virus ne se reproduit qu'en parasitant le noyau d'une cellule dont il subvertit le génome en y greffant son propre code. La valeur, de même, introduit au coeur d'un être, de sa substance - à son insu - une signification étrangère, infantilisante, trompeuse parce qu'elle est vécue comme un sens. D'autant que toujours s'enchevêtrent la valeur vénale et le mythe de la "force virile", la violence symbolique qu'induit la domination masculine. "En avoir ou pas."



(Ha ha ha. C'est marrant.)




L'intérêt de la métaphore biologique tient à la nature même des virus - des filaments d'acide nucléique - qui en fait des écritures vivantes. Les virus peuvent avoir pour origine, en effet, des fragments d'acides nucléiques "échappés" d'un noyau cellulaire. D'où leur capacité de s'y réintroduire grâce à cette similarité, à la faveur d'une sorte de faux en écriture. Dans un monde où les mots deviennent des virus, certaines phrases peuvent tuer dans la mesure où leur contenu, le ton, l'attitude, la position symbolique de celui qui les profère leur permettent, parce qu'ils affectent, d'envahir la mémoire d'un individu.



(Hein ? Ça me rappelle mes pires cours de biologie en sixième, sur la mitose.)



Allant droit à l'enfance, ces mots, ces représentations, en dictant leur loi et en l'imposant font douloureusement revivre le rôle ancien qu'ils ont réveillé. Ils inscrivent un faux destin : "C'était écrit ." Touché à l'enfance, on se sent alors - étrange certitude qu'apporte l'angoisse - "nul", "coupable", "exclu". On croit être, et on s'est fait avoir. Un tour d'illusion à la fois ontologique et politique.



(Le pauvre, il a été traumatisé dans son enfance ? Enfin c'est ce que j'ai cru comprendre.)



Il n'est ainsi guère étonnant que, sous un masque ou un autre, lorsque se perpétuent, se reproduisent les inégalités sociales les plus insolentes, une déprime puisse frapper les humains stigmatisés par un jugement de valeur. Cette déprime peut être due à l'effondrement d'un moi, de son image, de sa cote, l'origine du krach étant souvent multiple : souffrance au travail, chômage, mais aussi discrimination quelle qu'elle soit, liée à l'ethnie, par exemple, ou à l'âge. Y aurait-il - horreur ! - un marché du désir ?



(Ha ha ha !! Marché du désir !! Nous savons très bien où t'as piqué ça, Maxou ! Vieille canaille ! )



Lorsqu'il en arrive à croire qu'il ne suscitera plus le désir, qu'"au-delà d'une certaine limite son ticket n'est plus valable", que la source de sa force d'exister lui est désormais inaccessible, un être peut en venir à se supprimer. On serait autorisé à parler de destruction d'âme déguisée en suicide. On est loin, ici, des considérations hypocrites sur "le stress au travail" et les remèdes dérisoires que l'on prétend y apporter. La maladie de la valeur tue parce qu'elle prive de sens des êtres. Isolant les individus, elle leur dissimule la réalité : un autre monde est possible.



(J'ai pas compris la conclusion, sauf que Maxou voudrait qu'on passe au communisme. Là dessus, on est d'accord.)




Euh voilà, c'est fini.



Y A-T-IL QUELQU'UN POUR M'EXPLIQUER LE RESTE ???

 

 

 

 

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 18:56



J'avais feint d'aborder, dans l'article Moi, Stoni, 25 ans, travailleur du privé, communiste, écrivain... les dégâts que peuvent causer l'hyperréalisme radical et le marxisme-léninisme sur un jeune esprit impressionnable.


Je viens de découvrir un autre exemple patent : le groupe de punk rock japonais nommé « The Stalin ».


Moi, Stoni, 25 ans, travailleur du privé, communiste, écrivain... était un faux livre où j'étais censé raconter toute ma vie : dites-vous que son contenu serait ni plus ni moins ce que vous pouvez lire – gratuitement – sur mon blog.


« The Stalin » ont choisi une autre voie : le rock déglingo.


Je vois souvent des adolescents, voire des adultes, s'épuiser à paraître, parfois même à être, des « rebelles ». Ce que je voudrais bien leur dire, c'est que le moyen ultime, le plus punk au monde, d'être un rebelle, c'est d'être communiste.

Quand vous êtes communiste, vous avez touché le fond ou culminé au sommet (ça dépend des jours) de la subversion : vous êtes un révolutionnaire.


Les membres de « The Stalin » l'avaient bien compris.

Le chanteur Michiro Endo, militant socialiste selon wikipédia, justifiait le petit blaze de son groupe par la phrase : « Le nom de Staline est haï par beaucoup de gens au Japon, alors, c'est très bon pour notre image. »

Plus tard, il précisera : « Je voulais aussi rappeler que toute bonne idée peut avoir des aspects pas trop rigolos ».

Voilà un garçon qui irait loin.



Avec « The Stalin », les pochettes de disques pouvaient vous faire vachement mal à la bite (vous en aurez la preuve ici), mais ils en créèrent également de très belles.

Admirez plutôt :





« The Stalin » est célèbre au Japon pour ses performances scéniques hors du commun, dont vous aurez un aperçu en cliquant sur ce lien.


Eh oui ! Comme moi, le chanteur de « The Stalin » était stal, portait des jeans slims, aimait le punk rock et avait un certain problème dans le bon équilibre de sa dialectique du frivole et du sérieux !

Une véritable petite monstruosité culturelle !


Je m'identifie trop sa mère.




Je tiens à rassurer tous les jeunes en quête désespérée de rébellion : quand vous êtes marxiste-léniniste, vous n'êtes pas obligé de faire des concerts en vous grattant les couilles pendant tout le long, ni même de vous bagarrer sur scène avec une sorte de serpentin multicolore fou.




Je dois rendre hommage à ces charmants Japonais, parce que, ils l'avaient bien compris eux aussi : l'humour et la poésie sont surdéterminants.




D'ailleurs, pour fêter ça, je me suis fendu de deux beaux gosses que je leur dédie.

 







Info, images et vidéo piquées chez :

http://drinkcold.wordpress.com/2009/07/10/punk-au-japon-4eme-partie-go-go-stalin-1980-1985/

 


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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 13:39

 

 

dormeur.jpg

Aniki....

 

 

 

 

 

Il y a une semaine, j’étais fort, confiant, sarcastique, heureux, rigolard.

Bref, j’étais moi-même.


Je maniais (ou tentais de manier) la dialectique marxiste autant que faire se peut, assénais mes analyses avec un sourire arrogant – le soir, pour toi, en guise de décryptage de nos pérégrinations quotidiennes.


J’étais le meilleur.


J’étais le sauveur inattendu, improbable, surdoué de la littérature contemporaine.


J’avais du succès. Par mes livres, par mon physique, par les éclats de rire que je savais provoquer, chez toi.


La nuit, je m’endormais avec ton bras passé autour de ma taille.


 

aniki dortAniki...





Maintenant, je ne suis plus rien.


Tout ça parce que tu n’es pas là – pour six jours.


Toutes mes constructions mentales ô combien rationnelles et matérialistes se sont effondrées.


Je tiens difficilement le coup en allant voir des potes et ma famille, en regardant des films, en essayant un peu de travailler.


Je souffre.


Je n’ai guère plus d’appétit.


Je ne suis plus que l’ombre de moi-même.


Bien sûr, comme j’ai de l’orgueil et que j’aimerais être quelqu’un de tout à fait exceptionnel (ce que je ne suis pas), j'explique tous ces symptômes par une crise de folie imminente.


Un ami se dépêche de me rappeler au réel :


- T'es tout seul, là, pas vrai ? Aniki est parti ?


J’accouche d’un acquiescement étranglé. Mon pote se marre.


- Oh, mais ça a rien à voir avec une crise de folie. Tu nous fais un adorable et mignon petit chagrin d’amour.

- Quoi ?

- Ouais. C’est carrément normal. Arrête de te trouver d’autres raisons à la con. T'es triste. Parce qu’il n’est pas là. C’est tout ! Tu vois, quand je te disais que l’amour est une putain de forme d'aliénation… Là t'es en train de te la prendre en pleine gueule, l'aliénation !!

- Mais quel con je fais ! Je devrais pas me laisser faire comme ça. Je suis censé être marxiste-léniniste !

- Oui, t'essaies. Moi aussi. Mais qu’est-ce que tu veux. On se conforme malgré tout aux us de notre époque.

- J’en ai marre de l’amour. C’est un fils de pute, l'amour !

- C’est bien pour ça qu’on essaie d’être hyperréalistes radicaux, mon coco.



Comme quoi, ma vie, elle est trop intéressante.




 

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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 16:52

 

 

Un de mes éditeurs me demanda un jour :

- T'es d'un milieu pauvre, non ?

Je répondis en haussant les épaules :

- Ouais, un peu...

- Alors, ça a dû être dur, pour toi, d'écrire ?

- Bof... Pas plus que pour beaucoup d'autres gens...

- Je veux dire, ça a dû être dur pour avoir des livres ? On écrit pas sans lire.

- Quand j'étais ado ? Gamin ?

- Oui.

- Wolah. Arrête, des livres, j'en avais à la pelle.

- Ah bon ?

- J'ai dû lire Kafka à huit ans.

- Ah oui ?

- Ben, mon père lisait aux chiottes. Alors, ça traînait, et quand je posais mon colombin, fallait bien que je m'occupe...

- Ça traînait ?

- Oui, le bouquin traînait aux chiottes. J'étais super content quand il était en train de relire l'Âne d'or, crois-moi...

- Le bouquin traînait aux chiottes ?

- Eh oui.



Quand on me pose la question ultime, soit :

- Pourquoi est-ce que tu écris ?

Je réponds en toute sincérité :

- C'est à cause de mes parents...


L'histoire de mes parents est en elle-même un roman, d'une beauté inouïe, d'une perfection absolue.


J'ai grandi dans leur monde. Un monde bizarre, décalé, un monde avec sa faune et sa flore, un monde avec ses coutumes, son vocabulaire, son imaginaire, ses traditions, sa démonologie, ses superstitions, ses héros, ses icônes, ses légendes et même son économie. Un monde dont ils étaient les seuls auteurs, et dont, nous leurs enfants, avons été les œuvres d'art.


Statut qui, je dois l'avouer, est assez lourd à porter.


Ils n'avaient pourtant pas d'attentes particulières envers nous, sinon que nous fussions leurs enfants. Ils nous demandaient un minimum de respect, un minimum de reconnaissance. Jamais ils ne nous imposèrent un avenir, des études, des goûts artistiques particuliers.

Ils nous demandaient simplement d'être là. Avec eux. Devant eux. Pour eux.


Mes parents ont beaucoup de défauts.

En côtoyant, dans le fabuleux monde de l'édition, des gens de leur génération, je me suis rendu compte qu'ils avaient aussi beaucoup de qualités.

D'un point de vue conceptuel, mes parents sont en avance d'un millénaire sur tous les intellectuels, éditeurs, critiques et écrivains que j'ai pu rencontrés.

Et encore, d'un millénaire, je suis gentil.


Si je compare les intellectuels, les éditeurs, les critiques et les écrivains à mes parents, c'est parce que ces derniers se sont battus sur le même terrain : celui de la psyché.

En ce champ de l'intersubjectif, de l'art, de la poésie, de l'humour, du rêve, du roman et du drame, mes parents sont imbattables.


Ils sont à l'avant-garde de mes livres.


Vous devez ici vous imaginer la rencontre absolue, la rencontre narrative par excellence : la belle et la bête.


La belle, ma mère.

Elle était humble, discrète et simple, malgré sa beauté. Elle m'apprit à rire, elle riait beaucoup, elle rit moins maintenant.

Ma mère n'avait jamais tout à fait quitté son enfance et, petit, je ne l'ai jamais considérée comme appartenant au clan des adultes. Elle était clairement de notre côté – contre le reste du monde. Le reste du monde, elle s'en était retranchée lorsque, à dix-sept ans, elle partit pour la grande ville, quittant sa famille ouvrière sur un drame. Je savais qu'elle venait d'ailleurs, d'un monde de survivants, je savais qu'elle avait expérimenté la douleur, la mort et la souffrance. Elle nous relatait sa jeunesse d'avant notre père, la communauté, les disques vinyles, les concerts. Tout était alors, pour elle, contemplation esthétique, ce qu'elle nous enseigna par la danse, la musique, les pulsations du rythme, ces sons que jamais je ne retrouvai dans les collections de disques des parents de mes camarades. Nous étions initiés à un langage secret, grâce à elle : nous connaissons la signification profonde des mots The Grateful Dead. Ses albums étaient nos totems et nos tabous. Elle nous faisait écouter la musique, nous racontait les histoires qu'elle en avait tirées, par sa seule imagination (elle ne comprenait pas les paroles anglaises). Quand nous allions, en famille, rendre visite à mes grands-parents maternels, je cernai bien leur expression de soulagement épaté. Elle, avec un mari et des enfants, et une vie à peu près normale. Je compris plus tard que mes grands-parents avaient cru la perdre, plus d'une fois, à cause de la seringue d'héroïne qu'elle s'était injectée, plusieurs années durant, dans les veines.

Quand je devins adolescent, elle m'en parla sans réticence, avec un naturel troublant. Elle me détailla les effets, le mode de vie, la survie, liés à l'acide et à l'héro.

Elle disait cela avec la nostalgie que l'on peut entretenir pour une cause perdue.


Ma mère fit de sa propre vie son œuvre d'art. Ce n'était pas rigolo. Et si c'est pas rigolo, c'est pas marrant.

Elle disait :

- C'était beau.

Je voulais bien la croire.

Et elle ajoutait :

- Mais ceux avec qui j'ai vécu cette beauté sont morts.

Elle assénait cette conclusion sans cruauté, en toute sagesse.

J'ai toujours été confondu par son réalisme.




Dans la grande ville, il y avait aussi mon père. La bête.

Basané, étranger : le métèque. Lui, ce n'est pas le milieu ouvrier, mais un ersatz de bidonville – bidonville matériel et affectif. Il était néanmoins né en France et y avait fait sa scolarité.

De ses années d'écolier, il retira une haine profonde, durable et hargneuse contre le système éducatif. Qu'il nous transmit sans vergogne.

Il était clair, quand nous étions petits, qu'en allant à l'école, nous nous y rendions en transfuges. Il nous fallait nous y comporter en agents doubles.

- Ne dites pas à vos camarades quels films vous regardez avec nous, à la télé.

- Ne dites pas à vos maîtresses à quelle heure vous vous couchez.

- Ne dites pas les livres qu'on vous permet de lire.

- Ne dites pas grand-chose, en définitive...

Mon frère et ma sœur le réussirent moins bien que moi.

Mon père avait subi les humiliations que les enfants pouilleux ont toujours affrontées à l'école – avant et après mai 68. Sauf que, lui, il se faisait taper sur les doigts avec la règle du maître, chose à laquelle nous avons échappé. Il avait les ongles sales et noirs. Il fallait bien lui apprendre l'hygiène.


Il haïssait ses parents, affreux, sales et méchants. Il cristallisait quelque chose de bizarre, dans sa famille, tout petit déjà. Son père – mon grand-père – était persuadé qu'il n'était pas son fils (alors que leur ressemblance est confondante). Sa mère le trimballait chez les faiseuses d'anges, afin qu'il traduise. Il était moins membre d'un foyer que d'une tribu, et sa première motivation fut d'en sortir au plus vite.

Aussi alla-t-il au lycée général. Le lycée était loin de chez lui. Il devait prendre le bus, tôt le matin et rentrer tard le soir.

En même temps, il se mit à lire.

Il se laissa pousser les cheveux. Ses amis l'appelaient Che Guevera, pour le teint, pour l'exotisme, pour les cheveux, pour la moustache et pour le tiers-mondisme.

Il venait vraiment du tiers-monde.


Mes parents se rencontrèrent plusieurs fois, et ces différentes rencontres n'avaient aucun rapport les unes avec les autres. Le genre de coïncidence qui pourrait vous convaincre de l'existence du destin.

Le hasard les forçait à se croiser, à tomber l'un sur l'autre.

Il y eut finalement une rencontre définitive.

Ma mère sortait d'un sevrage, passé chez un nouveau petit-ami, à la campagne. Ils se disputèrent. Ma mère revint dans la grande ville, où elle croisa un copain de son petit-ami.

- Tiens, tu n'es plus chez Machin ? lui demanda-t-il.

- Non, on s'est séparés. J'ai nulle part où dormir. Tu connais une place où je pourrais squatter ?

- En ce moment, je suis chez mes parents. Mais j'ai un bon pote qui a un appartement. Il est très sympa. Tu peux y aller les yeux fermés. Je te file les clés ? On a été colocataires.

Ma mère prit les clés.

C'était celles de l'appartement de mon père.


J'imagine ce qu'a dû ressentir mon père, en rentrant chez lui après le travail, et trouvant ma mère, dans son salon, perdue, ses yeux immenses pleins d'excuses, le sourire au coin des lèvres.

- Mais, dit-il, on s'est déjà vus, non ?


Des premiers mois de leur amour, je conserve des reliques : les disques vinyles de ma mère, qu'elle m'a donnés, il y a plusieurs années.

Sur la pochette de Heroes, ils ont gribouillé :


Bon an mal an

Au gui l'an neuf

Au gué au gué

Je t'aime ma chérie

31 décembre 1977 (écriture de mon père)


Mon chéri

Amour

Toujours (écriture de ma mère)


1977

Première année

1978

Je t'aime (écriture de mon père)


Avec toi

Toujours (écriture de ma mère)


Ils tenaient également des carnets, dans lesquels ils se correspondaient, et écrivaient à quatre mains.

Je les trouvai, un jour, et lus, de l'écriture de ma mère :


Nous avons été abandonnés, tous les deux, tu le sais. Nous avons quitté l'enfer et nous sommes trouvés. Comme je regrette d'avoir failli mourir. L'overdose, je la comprends, maintenant, puisque tu n'étais pas là.

Quand nous serons vieux, nous prendrons le combi, et nous conduirons le plus loin possible. Nous nous perdrons dans les forêts.

Là, nous disparaîtrons.

Personne ne nous retrouvera jamais.


La magnifique histoire de la belle et la bête les amena à se marier très vite (en 1978).




Ma sœur et moi, nous arrivâmes dans les années suivantes.

Nous étions les splendides rejetons du conte qu'ils avaient initié.


Nous formâmes la famille Robinson post-freak, échouée dans un petit appartement de banlieue, protégée par ses murs, veillée par les amoncellements des disques vinyles, gardée par les enceintes de la chaîne hi-fi.

- Il nous faut être solidaires, semblaient nous dire mes parents. Nous partageons un secret : celui de la poésie. Sachez que cette famille s'est fondée sur la poésie, au nom de la poésie, et que notre but est de tendre au bonheur. Nous voulons votre bonheur.

Mon père précisait :

- Je me saignerai aux quatre veines pour vous. Ce que mes parents ont fait avec moi, ce qu'ils m'ont fait à moi, jamais je ne le reproduirai avec vous. Nous vous fournirons assez d'amour pour mille personnes. Alors que vous n'êtes que trois. Je vous promets que jamais nous ne faillirons à notre tâche. Nous vous DONNERONS LE BONHEUR. Vous n'aurez pas le choix. Avec votre mère... on a souffert. Mais vous, VOUS NE SOUFFRIREZ PAS. C'est impossible. Je vais travailler beaucoup, je vais suer, pour que nous ayons assez d'argent. Vous aurez de beaux jouets, même si nous n'en avons pas les moyens. Vous aurez tout ce qu'il faut. Vous ne manquerez jamais de rien. J'EN REPONDS DE MA VIE. Si je faillis. Si vous, ou votre mère, êtes malheureux. ALORS JE ME TUERAI.

Ma mère écoutait chaque jour ce discours tacite, et s'en contentait bien.

Mon père estimait qu'il ne la méritait pas – elle, trop belle, trop intelligente, trop poétique – et il savait nous le faire comprendre.

- Je me tuerai à la tâche. Pour vous. Pour votre mère. Je veux que vous soyez fiers de moi. Mais surtout, ne dites jamais que vous êtes fiers de moi. Moi, le macaque, le métèque, le bougnoule, je ne le mérite pas. Taisez-vous. Ne me complimentez jamais.

Et c'est bien ce qu'il fit.

Smicard, il se déchaîna, lutta, des dizaines d'années, pour gravir quelques échelons.


Ses laborieux efforts, les nuits passées au travail, les heures supplémentaires, l'écartaient peu à peu de la maison.

Une maison où l'univers de ma mère régna de façon omnipotente.

C'était le royaume de l'intersubjectif.


A cinq ans, nous, leurs enfants, bénéficions de la meilleure formation plastique, artistique, esthétique, dont on puisse rêver. Nous étions rompus à la maîtrise du code, experts en imagerie, façonnés d'œuvres d'art.

Nous étions les enfants de l'underground.

Sauf que l'underground ne franchissait par les murs de l'appartement.

Parfois, ma mère croisait d'anciens amis. Ma sœur et moi jouions pas loin, tandis qu'elle discutait et nous l'entendions demander :

- Qu'est-ce qu'est devenu Truc ? T'as eu de ses nouvelles ?

L'ancien ami grimaçait, gêné :

- Eh bien... le sida... tu sais... il est mort.

Ma sœur et moi continuions de jouer.

Après tout, nous avions déjà entendu mille fois le Berlin de Lou Reed.


Mon père rentrait, tard le soir. Les repas étaient l'occasion d'exprimer toute la vénération qu'il dévouait à ma mère.

- Pourquoi vous mangez pas ?

Ma sœur et moi répandions, de façon très artistique (nous étions à la bonne école), la nourriture sur les côtés de nos assiettes.

- Laisse-les, tempérait ma mère, tout de même flattée qu'il jouât immanquablement au gendarme.

- Je comprends pas. C'est bon, ce qu'elle cuisine, votre mère. Elle s'occupe de vous toute la journée. On a fait ce choix, avec elle, qu'elle ne travaille pas, pour qu'elle vous élève. A CAUSE DE CE CHOIX, NOUS N'AVONS PAS BEAUCOUP D'ARGENT. ET LE PEU QU'ON A, ON LE DEPENSE TOUT POUR VOUS. Vous vous rendez compte ? Et vous laissez la bouffe !

En tout réponse, ma sœur et moi haussions les épaules.

- Si vous saviez, espèces de petits ingrats, ce que ma mère elle faisait à bouffer... C'était dégueulasse ! ELLE CUISINAIT TOUT A L'HUILE ! On bouffait que de l'huile, tout le temps ! BEURK ! Alors que votre mère, elle cuisine pour de vrai, c'est différent !

Longtemps, j'ai cru que mon père s'était nourri uniquement d'huile, durant son enfance.

Ce calvaire m'impressionnait et, me figurant le goût de l'huile pure, je perdais aussitôt mon maigre appétit.

- Je comprends pas. Laisser la nourriture de votre mère. NOUS QUI NOUS SAIGNONS AUX QUATRE VEINES POUR VOUS ! Chez moi, c'était pas comme ça. Ça non ! Mon père me réveillait à coups de ceinture. Un jour, je me suis cassé le bras, et c'est seulement à l'école qu'on s'en est rendu compte. Et vous, vous refusez la nourriture qu'on vous donne !

La jeunesse miséreuse de mon père avait quelque chose de christique.

Ces récits savaient nous culpabiliser. Alors, avec ma sœur, nous décidâmes de conjurer et de sublimer la chose : nous entamâmes la rédaction d'une bande-dessinée mettant en scène notre père enfant.

Nous dessinâmes des dizaines de pages. Le ton était tragicomique, virulent. Nous mîmes clairement en image les souvenirs de mon père. La « bouffe à l'huile ». Les coups de ceinture. Les coups tout court. L'hostilité de ses géniteurs, hostilité qui le privilégiait lui parmi les nombreux membres de sa fratrie. C'était d'une cruauté absolue, mais transcendée par l'humour noir.

La bande dessinée était intitulée : L'horrible enfance de ce pauvre Papa.

Nous la montrâmes à mon père, tout contents de nous.

Il la lut, sans un mot. Quand il nous la rendit, il nous toisa d'un œil terrorisé.

Il venait de comprendre qu'il avait élevé de véritables monstruosités culturelles.

Ma sœur avait huit ans, moi cinq.

- On dirait du Crumb, soupira-t-il, oscillant entre la fascination, le dégoût et l'admiration.


Je pourrais résumer mon enfance, et tout ce qu'elle implique, dans le fait qu'à cinq ans, je savais ce que signifiait ce « on dirait du Crumb », puisque je connaissais les bandes dessinées de Crumb (dont je saisissais toutes les étendues culturelles), et dans le fait qu'à cinq ans, je tirai de cette comparaison une orgueilleuse satisfaction.


Je dois donc rendre hommage à mes parents.

Pour le meilleur et pour le pire.


Leur existence était un roman, leur amour une perfection. Plus nous grandîmes, plus ils peaufinèrent leur dialectique de la belle et la bête. Mon père, tout en admiration devant ma mère. Ma mère, princesse des princesses, pureté inaccessible. Cela généra des orages, comme ils avaient le sens du drame. Nous étions leurs spectateurs. Ils eurent des disputes grandioses, des différends raciniens, des renonciations dont la noblesse défiait toute l'œuvre de Sophocle.


Mes parents étaient des artistes, au plus profond de leur être. Leur catharsis fut leur foyer.

Je ne crois pas que cela les ait rendus très heureux.



Pour ma part, avec cet héritage bien installé dans mon inconscient, je préférai écrire du roman.



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