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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 14:54

 


 

 

En toute honnêteté, il y a des jours, des moments, des soirs, où mon métier me paraît exécrable. J'en ai marre. Plein le cul. J'ai envie de jeter l'éponge.

Écrire le roman ? Plus ou moins le pied. L'ivresse des grands jours et du grand soir. Ces semaines où les scènes s'enchaînent, où les dialogues abondent, où les gestes, les réactions, les sentiments, les lieux, les décors, l'action, s'imbriquent les uns dans les autres. Où moi je n'ai quasiment rien à faire, sinon écrire tout ça, ce limpide alliage de mots et de ponctuation qui – ainsi le ressens-je – coulent de mes doigts, via les touches du clavier, pour remplir l'écran. Ensuite, les semaines moins évidentes. Où j'écris comme un robot. Je dois faire telle scène. Je n'ai pas envie de la faire. Je la fais quand même. Écriture automatisée. Dialogue. Retour à la ligne. Récit. Sujet, verbe, complément. Les personnages sont assez bien installés dans mes phalanges et mon esprit pour que je me permette de torcher la chose en une heure ou deux. Je reprendrai plus tard. Et puis, des fois, avec le recul, ce n'est pas si mauvais.

Absorption de mon intellect dans les relectures. Je dresse l'ossature de mon texte, repère les scènes qui ne servent à rien, et celles qui répètent une situation déjà présentée auparavant. Liste des chapitres. Je catalogue mes thématiques, isole celles que je dois impérativement développer. Je sacrifie un ou deux personnages accessoires. Réduire les lieux, épurer l'action, faire simple, direct, hiérarchisé. Alors, les réécritures s'enchaînent. L'écran coupé en deux : en haut, mon ancienne version, en bas, la nouvelle. J'esquisse un sourire quand j'entame un passage que j'apprécie particulièrement.

Élagage du manuscrit. Travail studieux qui te happe et t'investit jusque dans tes rêves (ou tes cauchemars). Je n'ai plus vraiment besoin d'inventer. Mon fil conducteur est là, l'enchaînement à disposition, du début à la fin. J'améliore. Bonheur des jours où je bosse de cinq à sept heures d'affilée.

 

 

Quelque part, le travail de préparation éditoriale est assez jouissif – dans la mesure où l'éditeur est moralement impliqué et que la collaboration se déroule correctement. Les choses se construisent. Il y a six mois, un an, j'assistais, seul, à la constitution du manuscrit. Maintenant, c'est le texte définitif que nous bâtissons. Que je bâtis. Les projets de couverture arrivent. Ceux de quatrième de couverture aussi. Travail sur les épreuves, travail sur le bon à tirer. Les choses se font. La structure s'érige. La date de parution est fixée. Le bouquin imprimé. C'est bon. C'est très bon, à vivre.

 

 

Et parce que ma mémoire est un traître qui oublie tous les mauvais souvenirs, je ne vous parlerai pas des âpres négociations pour sauvegarder tel ou tel extrait, de ma consternation face au travail (souvent bâclé) des correcteurs, de la lassitude vis-à-vis du texte, quand on voudrait bien passer à autre chose.

Non. La préparation éditoriale est une longue période idyllique...

 

 

Et le livre paraît.

Et les mois passent.

Et j'en ai vraiment assez.

 

 

Il faut encore aller le « défendre » devant la presse, les lecteurs et dans les salons littéraires. Salons que je déteste copieusement. Je pose des conditions stupides à mes éditeurs, pour limiter le nombre de mes déplacements. Sensation d'être le chien savant qui fait son petit numéro devant la clique bassement mondaine de la littérature. Tout le monde critique tout le monde, à la buvette. Rien à en branler, de Bidule qui a baisé Machin, et de Machine qui ne veut plus adresser la parole à Trucmuche. Coteries. Camarillas. Oh Rousseau, comme je te comprends...

Le livre est là, plane, diffus, dématérialisé dans l'air ambiant (alors que, depuis l'impression de ses milliers d'exemplaires, ce devrait être le contraire). On en parle. Ici. Ailleurs, on en parle pas. Tu l'as vu sur les tables à la Fnac. Des inconnus t'envoient des messages pour te dire : « J'ai vu votre roman dans telle librairie dans telle ville. » Ok. Super. Chanmé. Tu vas t'acheter un bouquin d'occas, et tu le vois, l'autre là, sur sa petite pile, présentoir des nouveautés, bien exposé et tout. Tiens, on se connait, connard. Ouais je suis ton œuvre. Super. J'en ai plein le cul, de toi, tu sais ?

Toute une foule d'aspirants littérateurs gravite autour de ton éditeur (qu'en vérité, tu l'apprends au détour d'une conversation murmurée, ils ne peuvent pas encadrer) et fait jouer les mécanismes minables des relations. - Je veux Stoni à telle date pour tel salon. - Non il ne voudra pas. - Pourquoi quel snob ce petit con ! - Non il veut rester chez lui pour l'anniversaire de son papa. - Il le fêtera une autre fois. - Je sais, il est insupportable mais il veut rester chez lui pour l'anniversaire de son papa. - Et de quoi il se plaint, ce morveux, ce fils de bougnoule, nous on lui a fait une place dans notre monde, non mais de quoi il se plaint ?

 

 

- Je veux Stoni pour la table ronde à telle date. Sujet : l'introspection freudienne dans le roman post-moderne. Je ne vois aucun rapport avec mes livres. Mon éditeur est content. Puis, une fois sur place, j'apprends que j'ai été poliment sorti du débat pour un auteur autrement plus connu. Je ne suis pas ravi et le fais comprendre. L'organisateur du salon réplique : mais tu te prends pour qui ? C'est déjà pas mal qu'on t'ait invité.

 

 

Je ne sais rien de mes ventes, je ne le saurai pas avant longtemps. Je ne le saurai probablement jamais. Deux cents, trois cents, huit cents, mille, deux mille. Qu'est-ce que ça change ? Rien. J'ai déjà été payé. Le distributeur garde jalousement ses chiffres. Personne n'est au courant. Personne ne dit rien. C'est juste là, dans les librairies. Ça va et ça vient. Où exactement ? Je n'en sais rien. Je ne sais rien sur rien.

Coups de fil. Courriels. Blabla. Critiques. Lettres encrées sur le papier. Du roman. Des articles sur le roman. Remerciements. Ressentiments.

Je brasse du vent. Mon univers est une armée de tigres de papiers. Tigre de papier qu'est le livre en lui-même. Tigres de papier de l'économie, de l'argent, qu'il génère. Tigres de papier des communications et du contenu intersubjectifs qu'il produit. Il m'a échappé, doucement mais sûrement, depuis la signature du contrat d'édition. Et maintenant, il est une excroissance précaire parmi les milliards qui façonnent notre superstructure. Rien d'important. Un origami littéraire, exécuté avec plus ou moins d'adresse. Un pliage de papier qui donnera plus ou moins l'illusion de la vie.

 

 

A l'ombre de mon gigantesque origami, je suis heureux d'aller travailler. D'évoluer dans le concret. De recevoir mon bulletin de paie. De lire le montant mensuel de mon salaire, de savoir d'où vient cet argent, de connaître le nombre d'heures exact de travail grâce auxquelles je l'ai gagné, de connaître la valeur horaire de ma productivité. De rencontrer mes amis avec qui je ne parle jamais, ou presque, de littérature. De faire la cuisine. De faire du sport. De regarder un bon film.

Et de retrouver mes nouveaux personnages, qui ne sont pas encore, pour l'instant, ridicules petits tigres de papier, aux crocs cartonnés, perdus dans le hangar d'une centrale d'achat.

 

 


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commentaires

Stoni 03/11/2010 18:30



Alain, mdr, espèce de vieux louffiat va !


 


Clopine je t'envois un mail dans les jours à venir qu'on s'organise ça.



alain 03/11/2010 15:03



 Clopine, si vous pouviez pister la véritable identité du dénommé stoni par le biais d’une intrusion peut-être indiscrète dans sa vie privée de votre analyse personnelle sur la Recherche
–  quelle qu’elle soit, et même en édition à compte d’auteur reliée en maroquin bleu sur papier vélin du Jura–, je suis sûr que même Proust en serait honoré, à ce stade de l’extension du
mystère, ne serait-ce que parce qu’il (ou plutôt sa mémoire) verrait étendre les « crochets » de l’analyse de son oeuvre jusqu’à l’"hyperréalisme radical"…




Clopine Trouillefou 03/11/2010 10:30



Stoni, j'avais ton mail grâce à mon blog... (comme tu as le mien). Mais j'ai fermé ce dernier.


Et puis je ne crois pas avoir le livre sous format exportable.

Et puis j'aime bien le livre "papier", d'autant que celui-ci est un cadeau : c'est une édition "à compte d'auteur" qui m'a été offerte par un ami de ouèbe. UN mécénat, en quelque sorte...


Mais si je t'embarrasse en quoi que ce soit, oublions ! J'ai un peu la hantise d'être inopportune au moins, encombrante et intrusionniste au pire. Alors souvent je préfère m'enfuir, comme ça, je
suis sûre de ne pas gêner.


bonne journée à toi. Veux-tu une photo de mon chat Victor Mowgli ? C'est ici :


http://albums.photoonweb.com/151255/le_Chat_de_Clopine/


 


 


 


 



stoni 01/11/2010 10:18



Merci de ces précisions Clopine. Pour Mordillat je le connais seulement comme membre d'une liste Front de Gauche (aux européennes je crois ?), donc bon...


Je serai ravi de lire ton ouvrage sur Proust, mais me l'envoyer par email ne serait pas plus simple ??



Clopine Trouilefou 31/10/2010 15:53



"L'établi" de Robert Linhart. A la suite de quelques illustres prédécesseurs, telle Simone Veil (la philosophe, pas la députée) qui se fit embaucher dans les années 30 dans les usines Renault et
en tira un recueil de textes intiutilé "la condition ouvrière", Linahrt, après 1968 et dans la droite ligne d'une pensée marxiste, abandonne ses études et se fait ouvrier d'usine, expérience dont
il témoignera dans l"Etabli, justement, au titre au  joli double sens... Mais la plupart du temps, le mouvement se fait dans le sens inverse. Ainsi, un François BON, qui parmi les premiers a
affirmé la possibilité d'une écriture via li'nformatique, en se passant du livre-papier, vient lui aussi du monde ouvrier. Mais il n'a eu de cesse de s'en échapper, sans oublier bien sûr d'où il
vient. Ainsi aussi les grands écrivains communistes, comme Vailland et aujourd'hui Mordillat (mention spéciale à ce dernier, qui est aussi un réalisateur remarquable, sa série sur Corpus Christi
est passionnante, son mélo ouvrier récemment passé à la télé "les Vivants et les Morts" assez convaincant, et dont l' humour ravageur, notamment chez les Papous à la Radio, est caractérisé par
une voix reconnaissable entre toutes : c'est une voix qui porte  une casquette à carreaux, genre Lefuneste, voisin prolétaire du bourgeois Achille Talon). Je ne faisais, cher Stoni que je ne
sais plus si je tutoie ou vouvoie, que vous/tu situer dans cette mouvance là. Mais je suis si contente que vous aimiez Proust, si vous saviez... Me permettriez-vous de vous offrir un fort mince
ouvrage, que j'ai commis par un de ces petits miracles du net, et qui s'appelle "la recherche racontée (à mes potes) ?" Il me faudrait une adresse (disons celle d'un voisin, si vous souhaitez
protéger un max votre anonymat, ou alors une poste restante) pour vous le faire parvenir... 


 


Bien à vous


 


Votre camarade littéraire


 


Clopine Trouillefou, qui ne sait comment vous remercier pour les forts utiles éclaircissements de votre pensée, ci-dessus. 


 


et vive Marcel. 



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