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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 11:16

 

 

 

 

Le crime se déroula dans un salon du livre, où je fus invité en tant qu'auteur.

Un salon n'est pas la chose la plus excitante qu'il existe au monde. Tout dépend de la fréquentation du public. S'il y a du monde, vous trouvez à vous occuper en conversant avec les badauds. S'il n'y a personne... ma foi, vous vous faites chier.

Vous arrivez, on vous donne votre programme, votre badge, vos tickets resto et boisson, on vous conduit jusqu'à votre table où vous attend une vingtaine d'exemplaires de chacun de vos chefs-d'œuvre. A la vue de ces piles de romans esseulés, une question vous assaille : mais comment vais-je réussir à vendre tout ça ?

 

Les gens passent. Ils regardent les bouquins. Ils vous regardent vous. Souvent, j'ai droit à la question :

- C'est vous l'auteur ? (genre, incrédule le mec)

Non, c'est ta mère qui picole à la buvette.

Enfin bref. Les plus charmants sont les gens qui lisent votre quatrième de couverture, grimacent, font non de la tête, lâchent le bouquin comme si c'était de la merde en barre et se cassent. Sachant pertinemment que vous êtes là...

Il y a des gens sympas, aussi. Je leur fais une petite dédicace et tout le monde est bien content.

 

Ainsi, un beau jour dans un salon du livre, je devins un suborneur d'enfants.

 

Une adolescente s'approcha de ma table. La pauvre fille avait l'air complètement perdu. Elle avait quinze ans, une belle chevelure crépue, une écharpe et des lunettes. D'abord, elle s'intéresse aux bouquins de mon voisin. Ouais. Ça la branche pas plus que ça. Elle passe ensuite aux miens.

Regard apeuré dirigé sur ma pomme.

Je la salue. Elle répond du bout des lèvres.

Elle saisit un roman, inspecte la couverture, le retourne, lit le topo en quatrième.

Très concentrée, la gosse. Je la laisse tranquille. Elle redresse le visage vers moi.

- Ça a l'air bien.

Elle ouvre le livre et lit des passages au hasard. Ses sourcils frémissent. Petit battement de cils. Je sens qu'elle a quelque chose à me dire, et que sa timidité ne l'y encourage pas.

Je me lance.

- Tu as quel âge ?

- Quinze ans.

Mince filet de voix fluette... Ses couches vestimentaires – anorak, écharpe, pull, sous-pull – laissent transparaître, malgré tout, une physionomie poids plume.

- Tu es venue parce que tu lis beaucoup ?

- Venue où ça ?

- Au salon.

- Oh ! Euh, oui. Enfin, je lis un peu.

- Tu lis quoi ?

- J'aime bien Twilight.

Je ne sais pas encore de quoi il s'agit. Elle m'éclaire.

- C'est des histoires avec des vampires.

Je la fais parler de ses livres de vampires. Elle ne se décontracte pas davantage. Elle reprend mes romans, les feuillette.

- Vos livres, ça a l'air original.

- J'espère que ça l'est un peu, en effet.

- En fait... Euh...

Elle se tord les mains. Le livre lui échappe. Elle s'excuse et le repose sur la pile. Puis le reprend.

- Comment vous dire... Je dois faire un devoir pour mon cours de français... Je dois rencontrer un écrivain et lui poser des questions... C'est pour ça que je suis venue... Vous voulez bien... Vous voyez, quoi ?

Elle tremble.

J'accepte de répondre à ses questions, bien entendu. Fébrilement, elle dégaine un cahier de brouillon et un stylo. En trébuchant sur les mots, elle me récite ses cinq questions tout à la suite.

- Il faudrait me les poser une par une, je crains que tu ne surestimes mes capacités mémorielles.

Elle n'a pas compris. Je m'engueule intérieurement de parler de la sorte.

Finalement, nous arrivons à boucler son entretien.

- Merci, c'est vraiment gentil, vous m'aiderez sûrement à avoir une bonne note.

Elle lance des regards désespérés aux bouquins. Et commence à me poser des questions, celles-là n'ayant pas été rédigées par son professeur. Nous parlons de mon travail littéraire. Elle m'interroge sur ma façon d'écrire. Finalement, elle recouvre une certaine spontanéité. Je parviens à la faire sourire, et même à la faire rire.

- J'aimerais vraiment lire un de vos livres.

- Je peux t'en dédicacer, si tu veux.

- Oui mais... (elle rougit) J'ai pas assez d'argent sur moi.

- Je vais te l'offrir, d'accord ?

- Oh non ! (murmuré)

- Ce livre te fait envie, et je sais ce que c'est d'avoir quinze ans et pas d'argent. Je t'assure ça me fait plaisir. Ne t'en fais pas. Choisis celui que tu veux.

Elle me tend sa sélection. Je saisis un stylo, ouvre le roman à la première page.

- Comment tu t'appelles ?

- Samira.

Je pose la plume du stylo sur le papier.... Elle se corrige, moins une :

- Euh non mettez plutôt...

Et elle me sort un prénom japonais imprononçable.

Je l'interroge muettement.

- C'est dans un manga. C'est mon pseudo sur MSN.

- Il va falloir que tu me l'épelles.

Je lui fais une dédicace bien chiadée et l'accompagne à la caisse, où je fais chauffer ma carte bancaire.

Elle me remercie à peu près cinquante fois et s'en va.

 

Deux heures plus tard, une femme se pointe devant ma table. Un de mes romans en main. Celui que j'ai vendu à la gosse, en l'occurrence – je ne fais pas encore le rapprochement. La mine pas super commode.

Je la dévisage, en me demandant ce qui me vaut l'honneur de cette gueule pour le moins hostile. Une lectrice déçue. Une lectrice en pétard. Elle a détesté mon roman et elle va me le faire comprendre. L'heure est à l'accalmie, question fréquentation, et mes voisins auteurs se tournent vers notre confrontation imminente, avec une curiosité tout à fait sadique.

- C'est vous Stoni trucmuche, là ? beugle la bonne femme en agitant le bouquin.

- Euh ben ouais... Bonjour...

- Vous êtes pas bien ? Vous êtes complètement malade ? Vous sortez de l'hôpital psychiatrique ?

Je lâche un rire nerveux, tout en cherchant du regard un mec de la sécurité.

Mes voisins auteurs retiennent leur souffle, stupéfaits.

- Vous avez un problème ? poursuit la bonne femme.

Elle lance le bouquin dans mes piles. Strike. Tout s'effondre par terre.

- Vous avez pas honte de vendre de la pornographie à des enfants, espèce de salaud ?

Un auteur se lève, en quête d'un responsable. Merci. Solidarité. Des fois ça fait chaud au cœur.

Je reconstruis mes piles en tâchant de garder le calme.

- Ecoutez Madame, je vais vous demander de partir...

- J'ai des preuves ! Regardez !

Elle reprend son exemplaire et l'ouvre à la première page.

La dédicace pour Chun Yu Kazugako. Wo putain. Je suis dans la merde.

C'est la mère. Et elle est franchement pas contente.

- Vous lui avez écrit un poème d'amour !

- Non, c'est une citation d'Aragon si vous permettez...

- Je sais lire ! C'est écrit là ! Vous lui avez écrit un poème d'amour !

- C'est un poème sur l'adolescence, c'est une dédicace, en général dans une dédicace on met un peu ce qu'on veut, parfois des poèmes, mais celui-là c'est pas de l'amour...

- Vendre du porno à des enfants ! Vous avez lu votre machin, là ?

- C'est pas de la pornographie...

- Vous offrez souvent des livres à des enfants ? C'est une manière de les aborder ? Vous êtes pédophile ou quoi ?

- Je vous interdis ! Et votre fille elle a quinze ans, faut pas déconner non plus...

- Vous lui avez demandé son âge, en plus de ça ? Espèce de sale cochon ! Non mais vous avez lu votre machin ? C'est une honte ! Ça parle de cul pendant tout le long ! Gardez-moi ces saletés ! Je vais prévenir la police !

- Oui, excellente idée.

- Si vous osez vous approcher une seule fois encore de ma fille, mon mari viendra vous péter la gueule !

- C'est ça. Bonne journée madame.

- Suborneur d'enfants !

Elle se casse.

- Ben ça alors, marmonnent mes confrères. C'est la première fois que je vois ça...

Ils sont tellement sciés qu'ils veulent m'offrir un coup à boire. On me félicite. Le salon manquait de scandale, jusqu'à présent.

 

Deux heures plus tard, le salon étant sur le point de fermer, une autre gosse s'aventure de mon côté. Toute excitée. Normal, elle est en mission secrète :

- Je suis une copine de Samira... Enfin de Chun Yu Kazugako. Je voudrais récupérer son livre si c'est possible... Elle m'a appelée... Elle est vraiment désolée pour sa mère...

Je lui file le bouquin pornographique.

- Vous inquiétez pas, m'assure la gosse, je le garderai chez moi. Mes parents s'en foutent. Ils savent même pas lire, presque !

Elle glisse le bouquin dans son sac à main.

- Sinon, je dois faire un devoir de français et j'ai besoin qu'un écrivain réponde à des questions. Vous voulez bien ?

 


 

 

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commentaires

Jojo D. 02/12/2010 13:56



SAlut Stoni, c't'encore moi !


 


Je passais pour te donner un lien qui t'intéressera peut être, c'est un blog qui est dans mes liens depuis un moment : http://www.michelgiliberti.com/


 


Bon ok, c'est encore un pédé, c'est vrai !


 


Mais bon !



Jojo D. 01/12/2010 13:38



Bah, ça me rappelle quand un maman est venue m'engueuler dans un parc parisien parce que j'apprenais de vilain mots à son rejeton (qui était un vrai chieur, par ailleurs).


 


C'est pas que les circonstances soient sensiblement les mêmes, mais je crois que je peux comprendre cette gêne qui a été la tienne ;)



stoni 01/12/2010 09:04



nan c'était pas le premier heureusement, sinon imagine le trauma



Jojo D. 01/12/2010 04:06



était-ce ton premier salon Stoni ?



stoni 29/11/2010 12:01



je sais mais je n'ai pas bien eu le temps de vous répondre ces jours-ci !désolé !



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