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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 01:01

 

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Le journaliste demande :

- Alors, quel genre d'homme vous êtes ?

Je suis surpris.

- Après tout, on ne sait pas grand-chose de vous. Je veux savoir : quel genre d'homme vous êtes ?

Consternation.

Embarras.

Je ne sais absolument pas quoi répondre.


Enfin, si mentalement, je réponds. Quant à activer ma langue, remuer mes lèvres, émettre l'articulation d'une syllabe, c'est une autre paire de manche.

Quel genre d'homme je suis. Je suis le genre d'homme qui, à minuit, un samedi soir, a envie de manger du saucisson, et en mange. Qui à minuit, entame la rédaction d'un article pour son blog de fantôme – où il est masqué, super héros de type américain, vengeur anonyme. Le genre de mec qui se sent coupable d'entamer cette rédaction, parce qu'il est minuit et qu'il a du sommeil à rattraper.

Mais il fait chaud, et des gens jouent de la musique au bar en bas de chez moi. Si eux veillent et se font plaisir, moi aussi je peux le faire.

J'ai le droit.

Je suis le genre d'homme psychorigide qui s'impose une légion de contraintes (moins de quinze cigarettes par jour), d'objectifs (cent pages minimum lues par jour), de règles de vie (des repas sains) et qui, en récompense, s'accorde des plaisirs (la charcuterie, mon verre de vin au repas du soir). Je suis le genre d'homme qui est profondément amoureux de son partenaire, qui n'a que pour seule exigence – insigne exigence – de retrouver cette personne chaque jour, de ne jamais en être séparé une seule nuit. Je suis le genre d'homme qui aime le football international, qui palpite pendant les prolongations Ghana – Etats-Unis, parce que c'est beau, parce que c'est du sport, parce que c'est (d'un point de vue athlétique) historique. Je suis le genre d'homme qui réconforte son frère lorsque la Corée du Sud a perdu en huitièmes de finale – tandis que je suis à peu près aussi effondré que lui.

Je suis le genre d'homme qui a choisi son camp épistémologique. Je reconnais le noumène.

Je suis le genre d'homme qui comprend qu'il faut choisir son camp épistémologique.

Je suis le genre d'homme qui a un problème d'amour propre. Je suis le genre d'homme qui est travaillé par un orgueil insatiable. Je suis le genre d'homme qui chapeaute l'inconscient freudien par l'inconscient de classe. Je suis le genre d'homme qui a posé, comme base idéologique, l'ordre de la production.

Alors, je réponds :

- Je suis quelqu'un de banal.

Le journaliste n'est pas content.

- Ce n'est pas vrai.

- Si ça l'est.

- Vous êtes auteur.

- Alors, votre question aurait dû être : quel genre d'auteur êtes-vous.

Il tique :

- L'homme fait l'auteur.

L'organisation des rapports de production fait l'auteur. La place que j'occupe dans les rapports de production fait de moi l'auteur.

Je ne dis pas cela.

Je ne dis rien.

L'auteur. J'en ai assez. Je raconte des histoires. C'est tout.

Honte à moi, ou grand bien m'en fasse, je les ai posées par écrit et des gens ont bien voulu me rémunérer en échange de ces manuscrits.

Je suis fatigué des justifications. Monstre de foire. Baladons l'auteur chez les libraires. Dans les festivals. Légendons-le pour le service de presse – on légende l'auteur comme les petites phrases sous les photographies dans les manuels d'histoire à l'école.

Mais, comme disait Vikash Dhorasoo en annonçant sa retraite footballistique : tout le monde s'en fout.

Tout le monde s'en fout, bordel de merde.

Pose-moi n'importe quelle autre question sauf celle-là.

- Quel genre d'auteur êtes-vous ?

- Le genre d'auteur qui raconte des histoires.

- Oui, c'est votre métier.

- Croyez-moi, beaucoup d'écrivains ne font pas que raconter des histoires.

- Ah oui ?

- Moi, je mens. Je suis dans le fictif. Je n'ai rien d'autre à dire. Je suis un être profondément banal. Je vis par procuration. Voilà le genre d'auteur que je suis. Je suis subjugué par la Coupe du monde. Elle m'empêche de travailler. Face à un passement de jambes, je suis rétamé. J'aurais voulu savoir faire ça.

Il me hait.

Je suis désolé pour lui.

- J'étais mauvais au foot. Le problème, c'est que j'ai beaucoup de mal à gérer l'espace. Quand les choses se déroulent en trois dimensions. Comme je ne suis pas très intelligent, ni vif d'esprit, je mettais au moins quinze secondes à calculer qui était où. Et le temps que je le réalise pour de bon, tout le monde avait changé de place.

Il aurait pu répliquer : vous auriez dû être gardien.

Même problème. La trajectoire du ballon jusque dans les cages, elle s'opère en trois dimensions. Point A, lancée, point B, poteau, ou point B, contré, ou point B, passe, point C, but.

- Je suis bon dans les sports d'endurance. Quand on est seul. J'aime les sports de combat. C'est en deux dimensions. Moi, l'adversaire. Face à moi. L'enjeu est simple : ce type doit absolument rester face à moi. Tant qu'il est là, devant, je gère.

- Vous avez l'air d'aimer le football, mais je voudrais que l'on parle de vous.

- Vous lisez l'Equipe ? Vous connaissez des confrères de l'Equipe ?

- Non.

- Ah.

- Quel genre d'auteur êtes-vous ?

- Je ne sais pas.

- Quelles sont vos influences ?

- Je ne sais pas.

Il sourcille.

- Vous le faites exprès.

Rire forcé de sa part.

- Non, je vous assure.

Quel genre d'auteur je suis. N'attends pas de moi l'analyse auto-suffisante sur mon œuvre, sur ma production.

- J'espère juste que des gens prendront un peu de plaisir en me lisant. Car je prends beaucoup de plaisir en lisant. J'espère pouvoir offrir ça à d'autres.

- Qui prenez-vous du plaisir à lire ?

Liste d'auteurs prudente, concise, jalouse. Pas jalouse envers ces auteurs que j'aime. Jalouse, puisque je trahis notre lien privilégié, notre relation intime, le livre dans mes mains dans mon le lit le soir.

Je ne parle littérature qu'avec des personnes en qui j'ai une confiance absolue.

Je me tais.

Quel genre d'auteur je suis. Je suis le genre d'auteur qui refuse de disserter sur l'allure du caca qu'il a produit.

Caca, il n'y aucune connotation péjorative à cela. La merde, c'est souvent très utile.

J'ai envie de lui raconter l'anecdote que m'a racontée un ami. Il y a très longtemps, quand il était petit, il n'y avait pas de toilettes modernes. Lui et sa famille chiaient dans le cabinet de toilettes du jardin. Son père récoltait la crotte et s'en servait comme fumier, pour des plants de tomates. Après, la famille consommait les tomates.

Quand j'étais petit, j'étais très intéressé par les formes qu'avaient mes merdes.

Maintenant, relativement moins.


Il insiste.

- Parlez-moi de vous.

- Je travaille.

- Dans quel domaine ?

- Je suis ouvrier. Je livre des plis urgents. J'ai mon « véhicule » de fonction. Je vais dans des entreprises, je donne les plis et demande une signature.

- Pourquoi faites-vous ça ?

- Pour le salaire. Pour le travail.

- Pourquoi faites-vous un travail aussi éloigné de l'écriture ?

- Parce que ça me fait du bien.

- L'écriture vous fatigue ?

- Je refuse de n'évoluer que dans l'écriture. J'ai besoin de côtoyer la sphère de la production, ne serait-ce que quatre ou cinq heures par jour.

- Vous refoulez votre nature d'artiste, en quelque sorte.

- Peut-être. Je ne sais pas. La réponse ne m'intéresse pas.

- Vous êtes dur. Je vous déplais ?

- Bien sûr que non.

Vous m'êtes indifférent.

- Vous ne pouvez pas être ouvrier et auteur.

- Ah bon ?

- Je ne le crois pas. Vous n'avez pas encore confiance en vous. Vous êtes si jeune.

Je n'argumente pas.

- On dirait que vous écrivez par hasard. Enfin, en vous voyant, je comprends que cela vous soit arrivé un peu par hasard.

- Vous pourrez dire ça sur moi. J'écris par hasard. Ça me convient très bien.

- Vous n'aimez pas parler de votre métier, n'est-ce pas ?


Je n'aime pas parler de mon métier à des gens que je ne connais pas.

Je peux seulement le faire quand les gens ne savent pas qui je suis.

 


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commentaires

Trofimov 30/06/2010 13:53


@ Billy lo : Personne n'a reagit parce que c'est un truisme. Les ouvriers n'ont pas le droit d'ecrire parce que sinon ils decriraient la relation de subordination donc d''alienation ce qui
entrainerait ipso facto la revolution. Sinon l'autre raison pour laquelle on ecrit pas c'est parce qu'on s'en fout on a le PMu le foot et la tele. A toi de choisir la bonne.


Billy Lo 30/06/2010 12:13



PERSONNE a réagi à cette phrase HORRIBLE : "tu ne peux pas etre à la fois auteur et ouvrier".


Voilà un truc de malade !!!



stoni 30/06/2010 09:37



Ben dites donc si je devais financer la révolution avec ce que je gagne de mes livres, ça ira pas loin... Mon pauv salaire de moitié du smic me rapporte encore plus - c'est donc dire !!


 


 



trofimov 29/06/2010 16:58



J'écris des livres pour financer la révolution çà peut pas marcher comme réponse ? Je trouve que çà claque quand même . Je suis sûr que le journaliste il entends çà il va tellement sauter sur
l'article qu'il te demadnera pas de précision sur quelle révolution tout çà . Moi ce que j'en dis ...


 


( au fait je l'avais lu le hors série de libé. Il me semble qu'ils ont fait la même chose avec des cinéastes . La réponse de Gordard doit être sympa. )



r1 29/06/2010 01:15



Quand les journalistes (et autres) comprendront que ce qui est intéressant, c'est l'œuvre, pas l'auteur, Le Voyage..., pas Céline, on sera peut-être un peu moins dans la société du
spectacle.
J'ai donné à mon éditeur une photo de presse où
l'on ne me voyait pas, j'ai cru qu'il allait déchirer le contrat et me faire interner.
Je te conseille la méthode Daniel Prévost : tu réponds n'importe quoi très sérieusement, des réponses différentes à chaque journaliste bien sûr.



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