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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 17:22


jy-crois-pas.jpg

Citoyens, ouvrez les yeux !!

 

 

 

 


 J’ai des amis qui ont eu un bébé.

Désormais, leur monde entier gravite autour du bébé. On les comprend. Et je dois avouer qu’il est marrant, ce bébé. Pour une fois, je ne lui trouve pas une tête de Gorbatchev, et je ne ressens donc aucune sensation désagréable quand je le regarde.

En présence d’un bébé, je conserve toujours une distance toute empreinte de respect.

 

Un bébé, ça ne rigole pas. Je pense que, si je ne le fais pas chier, il ne me chiera pas dessus. Donnant donnant. J’évite de les toucher et de les prendre dans mes bras.

 

Mes amis sont obnubilés par le bébé. Encore une fois, on les comprend. C’est le leur. Et donner la vie restera le plus élémentaire, et le plus fondamental travail que l’homme et la femme pourront jamais faire.

A côté, l’aventure spatiale, c’est de la gnognotte.

Cela dit, quand vous êtes extérieur au bébé (et que vous gardez prudemment vos distances), les séances de visionnage des vidéos du bébé, l’exposition des photos du bébé, l’exhibition du bébé en personne, puis la discussion sur le bébé, sont, à la longue, un peu emmerdantes.

Ce n’est pas bien grave.

 

Mes amis me demandent ce que j’en pense. Du bébé.

 - Ma foi, il a pas une tronche de Gorbatchev, il est plutôt pas mal !

 - Il est mignon, hein ?

 - C’est bien ce que je dis.

 - Regarde comme il est tout petit. T’as vu ses petits petons-petons, comme ils sont petits ?

 Je jette un coup d’œil faussement curieux sur les petons-petons. Le bébé (un mois) intercepte ce regard et accouche d’un sourire ravi.

 - Oh t’as vu il a fait risette !

 - Il a fait quoi ? toussé-je, embarrassé.

 - Risette ! T’es écrivain, tu sais pas ce que ça veut dire ?

 Je regarde mon pote, que je connais depuis nos quinze ans. On a joué les lascars ensemble, insulté tous nos profs, fumé un peu d’herbe, déconné et parlé cul non-stop : maintenant, il prononce naturellement l’expression faire risette.

J’y crois pas.

 - Si en fait, mais venant de ta bouche, ça faisait trahison.

 Il se marre. Et reprend les petons-petons en photo pour la cinquantième fois de la journée.

 - Chaque jour on prend les petons-petons en photo, comme ça on verra l’évolution dans le temps.

 - Jusqu’à quand ?

 - Oh, jusqu’à ce qu’on en ait marre.

 - Du bébé ?

 - Non ! De prendre les petons-petons.

 - Oh, fais-je déçu.

  - On en aura jamais marre de notre gros bout de chou peton-peton mimi !

 Là-dessus, mon pote hisse le bébé à bout de bras devant moi, histoire que je n’en perde pas une miette visuelle.

 - Fais gaffe, j’ai peur qu’il se mette à pisser, là.

 - Mais non, et puis il a sa petite grenouillère trop mimi peton-peton !

 Le bébé s’agite et accumule les sourires ébahis. Je le toise froidement. Qu’est-ce qu’il a à me draguer comme ça, celui-là ?

 - Il t’aime trop Stoni ! Chérie ! Viens voir comme peton-peton il aime trop Stoni il lui fait plein des risettes !

 - Ben tu peux le reposer, en plus je trouve qu’il pue.

 - Mais non il pue pas !

 Mon pote renifle le cul de la grenouillère.

 - Ah si, t’as raison. Il a fait son popo le peton-peton chou ?

 Néanmoins, il ne le change pas.

 - Oh, il schlingue à fond, quand même. Tu lui fous pas une nouvelle couche ?

 - J’ai pas envie, en fait.

 Mon pote préfère se péter une clope tranquille. A la fenêtre – la cigarette ayant, sur un bébé, les conséquences du bombardement de Hiroshima Nagasaki, comme chacun le sait.

Je le rejoins pour fumer aussi, et n’aimant pas rester seul dans le périmètre du bébé.

 - On dirait que tu t’en méfies ! ricane mon pote.

 - Du bébé ?

 Il hoche la tête.

 - Bien sûr que je m’en méfie. Y’a pas plus crapule qu’un bébé.

 - Déconne pas ! Il est tout innocent, regarde-le !

 - Innocent ? Mon cul, ouais ! Il marche à fond dans le système, il est déjà super social-démocrate. Je me méfie de lui comme d’un adulte !

 - Oh, tu déconnes, pas vrai ?

 - Tu crois que ton fils est protégé du politique par son bas âge. Alors que tu sais très bien qu’il est déjà intégré dans les rapports humains, et les rapports économiques. Et je vais te dire pourquoi le bébé universel est le pire des vendus : il est entré dans la dialectique de la consommation et de la production dès sa naissance. Et pour l’instant, il en est encore au stade le plus parasitaire. Le projet économique de la bourgeoisie, c’est le retour au statut de bébé. Consommer sans produire !

 - C’est pas un vendu, peton-peton !

 - Oh que si ! A fond ! Crois-moi !

 - Mais c’est un fils d’ouvrier !

 - Et alors ? Il consomme sans produire.

 - Mais il a pas le choix, le pauvre !

 - Parce que vous l’élevez comme on a élevé des enfants depuis l’instauration de la division de classes. Vous lui donnez le lait sans lui faire comprendre qu’il a fallu un acte de travail pour seulement acquérir ce lait. Pour avoir du lait, on travaille.

 - C’est le lait de sa mère, réplique mon pote d’un ton vexé.

 - Et alors ? Pour produire son lait, elle doit manger, et pour manger, vous devez travailler. T’es d’accord avec moi ? Et quand bien même vous ne travailleriez pas – vous seriez des bourgeois, par exemple – pour manger vous auriez besoin de la force de travail de la société. On n’achète pas de poireaux au supermarché sans le personnel de mise en rayon, sans les transporteurs de poireaux, les producteurs de poireaux, puis ceux d’engrais… etc.

 - Tu voudrais qu’on le nourrisse… en lui faisant comprendre que ça vient du travail ? Mais c’est impossible !

 - Pourquoi ? Il faudrait simplement établir un stimulus, une gestuelle, qui signifie ce lien de causalité. Mimer le travail. Ou le dire, s’il comprend ce qu’on dit.

 - Mais il comprendrait pas ! Il est trop petit !

 - Il comprend assez pour me faire des sourires tandis qu’il me connaît ni d’Eve ni d’Adam. Et t’inquiète pas, il le fait pas sans bonne raison. Il comprend qu’il doit pleurer pour obtenir le lait. Il comprend l’affection que vous lui portez. Et il y répond. Ce n’est pas un être amorphe. Et s’il répond, c’est parce qu’il y trouve un intérêt. L’intérêt surdétermine tout comportement humain.

 Mon pote a un instant de silence, puis passe à la phase de révolte :

 - Peton-peton il a rien demandé à personne, c’est dégueulasse que tu le juges comme ça !

 - Cette petite crapule qui pense qu’à se goinfrer ? Putain, je suis gentil, encore ! Il marche à fond dans le système bourgeois !

 Là-dessus, le bébé commence à se manifester. Il pousse des hoquets de révolte, lui aussi.

 - T’entends tu lui as fait peur, avec tes conneries !

 - Tu vois que c’est une crapule ! Il braille quand on remet en cause sa position parasitaire !

 - N’empêche, je suis pas d’accord. Un bébé il a vraiment pas le choix, il peut qu’être un parasite.

 - Ça plaît assez aux enfants pour qu’ils le restent jusqu’à leurs dix-huit ans – voire plus, s’ils peuvent se le permettre.

 - Tu veux faire bosser les enfants ?

 - Non, je voudrais qu’ils ne se complaisent pas dans leur paradis de consommation unique. L’enfance est la meilleure initiation, et conversion, qu’il soit au système capitaliste. L’enfance est le projet – régressif, comme tu le vois – de la bourgeoisie capitaliste. Tout ce que je veux, c’est qu’ils aient conscience de la dialectique de la consommation et de la production. Une société communiste saurait mettre en place ce genre d’initiation révolutionnaire : elle n’aurait pas le choix, de toute façon.

 - Tu voudrais endoctriner les gamins !

 - Pas plus qu’ils ne sont actuellement endoctrinés par le plaisir que, culturellement, on invente autour de la consommation du bébé. Le biberon, mais sans principe de réalité. Le biberon, sans que l’on dise la sphère de la production. C’est un endoctrinement, et nous y sommes tous passés. Nous sommes foncièrement des nostalgiques de notre enfance – rêve de parasitisme bourgeois. Nous sommes, nous des travailleurs et des fils de travailleurs, les meilleurs agents de propagande du capitalisme. Tu saisis la perfection paradoxale de la chose ?

 - Ouais, je sais pas…

 Dans son landau, le bébé remue ciel et terre en poussant des sons de désespoir.

 - En fait tu dois avoir raison, tempère mon pote. Mais pourquoi l’endoctrinement que je fais à mon gamin passe comme une lettre à la poste ? Je veux dire : je le fais. J’aurais dû m’en rendre compte.

 - C’est un endoctrinement non-dit. Tout le politique capitaliste – quand je dis politique je parle des relations entre les hommes – est non-dit. C’est le génie de l’intersubjectif.

 - Peton-peton c’est une crapule, acquiesce mon pote.

 - La pire !

 - La pire. Ouais, à la fois, je m’en doutais. Il arrête pas de me réveiller la nuit, alors que je me lève à cinq heures du mat.

 - Un vrai petit con arrogant bourgeois !

 - Je te le fais pas dire !

 Mon pote se décide à prendre le bébé dans ses bras, ce bébé qui me fusille d’un regard noir.

 - Je vais changer la couche de peton-peton. Tu sais, je vais réfléchir à un moyen de traduire l’ordre du travail.

 - Bordel de merde, si tu fais ça, tu vas élever le premier bébé révolutionnaire de France.

 - C’est vrai. J’ai de grands projets, pour lui.

 

 

 

 

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commentaires

Oscar Sutter 12/02/2010 21:50


Pourquoi diable ai-je retenu l'idée qu'il y a plein de concepts et mots abscons?
Pas du tout en fait, ou si peu: l'essentiel est une vaste rigolade et tu ne le sais que trop, Stoni, hein?! Et les limites entre le sérieux et la farce même si elle est légère (le côté satirique je
veux dire) et pas méchante, elles sont faciles à voir ou plutôt à ne pas voir, puisqu'elles n'existent pas! Je devais avoir les neurones drôlement fatigués hier soir, ou pris par surprise devant
l'énormité de la chose!
Et tu fais tourner en bourrique tes camarades du parti en parodiant leurs analyses, c'est pas bien, ça, pas bien du tout, heureusement qu'on est plus à l'époque de Marchais (que j'aimais bien
pourtant, au fond), sinon tu te serais depuis longtemps fait exclure du parti vite fait bien fait, à mon avis!!
Et les réponses de Pierre Poing! Un coup monté entre vous pour alimenter l'humour, avoue!! Pas grave que je te démasque, t'as quà jurer tes grands dieux marxiens que je n'y suis pas du tout, que je
raconte n'importe quoi,que je te calomnie par pure méchanceté ou alors parce que c'est ce soir que je suis fatigué!
Bah, l'humour n'est pas réactionnaire et est soluble dans le communisme aujourd'hui, pas vrai, Stoni!
Et pour le bonheur de tout le monde!!
A en juger par cela, je me demande bien à quoi nous aurons droit le premier avril!!


Oscar Sutter 11/02/2010 21:05


Le dialogue-débat avec Pierre Poing est aussi passionnant et marrant que le texte qui l'a provoqué: du grand art, avec la cerise sur le gâteau à carottes apportée par Astrée; et tes considérations
sur ces crapules de bébés me consolent (presque) de ne pas avoir eu d'enfants!
Mais faudra que je relise à tête plus reposée cet essai philosophique, suivi d'un débat qui l'est tout autant, à tête reposée,c'est aussi profond que "Le rêve de d'Alembert"!!(et beaucoup plus
rigolo).
Tu t'es surpassé, là! Et bravo aussi à Pierre Poing pour sa brillante contribution!
Je ne suis pas qualifié pour distribuer les bonnes et les mauvaises notes, de toute façon vous vous en branleriez à juste titre, mais j'ai pas pu me retenir d'écrire ça sous le coup d'un plaisir
aussi enfantin et spontané qu'un rot de bébé qui s'est saoulé de bon lait maternel!


Astrée 21/12/2009 22:45


monde réel = monde réel. La life, quoi :) y'avait pas de métaphore.
Je te dirai quand je viens et te raconterai le roman de ma vie: "comment on m'a congédié de chez les boys scouts"
bisous
(nb: j'ai 23 ans et je n'ai jamais été à la JC,mais à l'UEC -ça m'a vite passé-. On m'a pas exclue officiellement avec tout le décorum (y'en a-til un d'ailleurs? mais fait gentiment savoir, par
mail que je n'étais plus la bienvenue dans la fédération (trop dur, hein? ça m'a grave empêchée de dormir, ma vie n'est rien sans les J-C, les UEC).


stoni 21/12/2009 11:25


Mais comment ça tu t'es fait exclure des JC ?

Qu'est-ce que c'est que ces histoires d'exclusion ?

Je ne suis jamais allé au JC, j'ai adhéré trop vieux, je suis toujours trop vieux.

Je ne connais donc pas du tout.

Cela dit je ne trouve pas qu'on soit non plus dans le monde réel au Parti des Vieux Stals...

Pour ta venue à Lyon redis-moi bien par contre en temps voulu.


camarade carotteuse 19/12/2009 21:50


Pardon je croyais que tu voulais couper court au grand débat en disant : "l'intersubjectivité on lui fout une carotte dans le cul putain !!"

ouais, Stoni, ça marche aussi ^^

ce qui me fout hors de moi ce sont les donneurs de leçons, les détenteurs de la pureté révolutionnaires, d'où qu'ils viennent, ....ils se placent à la tête de mon top chieurs, juste après ceux qui
ont pas un gramme d'humour et d'auto-dérision
c'est toujours douloureux de se faire exclure d'un groupe, (bon moi perso j'en ai rien eu à foutre) et j'espère qu'ils sauront se défendre ou au alors, passer à autre chose et revenir dans la vraie
vie des vrais gens (je ne me suis jamais sentie aussi bien depuis que je ne suis plus une Jean-Claude (JC ^^)
Stoni, si t'es dans les environs de Lyon en 2010, courant février, j'y serai, et je serais ravie de partager de bonnes parts de rigolade autour d'un café ou d'une bière
bises camarade


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