Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 13:16

 

 

Pour répondre (un peu) aux questions de Clopine...

 

 

 

Commençons par le commencement.

Au douzième siècle, en Occident, toute une classe sociale inventa un monde merveilleux : celui du sentiment.

En même temps, naquit le roman, via le récit chevaleresque.

 

Le chevalier aime la gente dame. Mais la gente dame est promise au seigneur. L'amour courtois se fonde sur cette base triangulaire : seigneur, chevalier, dame. Entre les trois, se tissent les ramifications de l'amour. L'amour impossible.

 

Pourquoi ? Parce qu'il fallait occuper deux surplus démographiques de l'époque : le chevalier et la dame.

Le chevalier est le fils cadet. Il n'héritera pas du domaine seigneurial. Autrefois, le vassal était utile à son suzerain, dans la défense du territoire – le fief. Désormais, le territoire est pacifié (fixation des barbares comme serfs). Quelle est, maintenant, sa place dans les rapports de production ? Aucune.

La gente dame, elle, ne sert pas à grand-chose, une fois l'alliance faite entre les deux familles (regroupement des terres). Elle donnera une succession à son époux. Le problème, c'est qu'elle s'emmerde. Et le chevalier aussi.

 

Historiquement, la société féodale doit gérer deux surplus démographiques : le fils cadet et la dame. L'un et l'autre trouveront leur emploi à travers la chevalerie et l'amour courtois.

Pourquoi faut-il les occuper ? Les surplus démographiques sont une menace pour l'ordre établi. Tout sujet qui ne trouve pas sa place dans une société est susceptible de fomenter une révolution.

C'est aussi simple, idiot, cruel et utilitariste que cela.

 

Dans ce schéma dual (à la réunion impossible, car les choses sont bien faites), les conduites politiques de virilité et de féminité vont se consolider.

Le fils cadet s'occupe au maniement des armes, à la joute et lors des croisades. Le mâle doit être fort, courageux et preux. Il trouve sa catharsis dans la noble cause : le lien de vassalité et la protection du territoire où gît le Christ.

La dame se consacre à la coquetterie, à la broderie (où elle relate les exploits du fils cadet, au passage – les choses sont vraiment bien faites, je vous le disais). Douce et soumise, son corps va devenir le terreau du sentiment : le beau, le sensuel, l'amour.

 

De là, naît le roman.

Le chevalier s'éprend de la gente dame, mais l'amour reste platonique parce qu'il doit le rester. La gente dame est en effet propriété du seigneur. Le psychodrame amoureux prend forme : je t'aimerai sans jamais te posséder. Renoncement, résignation, noblesse du sacrifice. Un code épistémologique admirable se met en place.

Son rôle ? Maintenir l'ordre établi. Et, accessoirement, justifier la position d'une classe sociale, par la beauté du sentiment. Oui, nous la noblesse nous exploitons, mais voyez la beauté de nos productions intersubjectives (le roman, le fol amour, la croisade) : vous nous le pardonnerez bien.

 

Le roman enseigne à la gente dame et au chevalier leurs positions sociales et la façon dont ils doivent les appréhender.

Le roman d'amour qui se termine mal est surtout là pour dire : ne franchissez pas les limites fixées par votre rôle dans notre société. Prenez-en de la graine, les enfants. Le drame a été écrit pour vous démontrer les dangers d'une potentielle désobéissance.

 

L'explosion artistique de la Renaissance jouera exactement le même rôle. L'artiste sera au service du seigneur pour justifier une position qui, au gré du développement des rapports de production, devient de moins en moins justifiable. La noblesse n'est pas encore décadente, mais elle en prend le chemin. Toute une classe sociale construit le socle de son ascension : la bourgeoisie. Avec ses revendications propres (qui atteindront leur apogée dans la pensée des Lumières), fondamentalement hostiles à la noblesse.

Le mécénat ne part pas d'un excès de générosité soudaine. Le mécénat, c'est acheter le beau au service d'une classe. L'art, qui jusque là avait été religieux ou artisanal, ne s'émancipe pas. L'art se met au service de la domination nobiliaire. Par le mécénat, la noblesse dit : oui je ne sers à rien, mais voyez ce que je vous offre. Le beau. Les dépenses somptuaires. Tentative désespérée d'une fin de règne.

 

Le roman, ou l'art en général, ne servent pas à rien.

L'écrivain, l'artiste, sont au contraire d'une importance primordiale.

Le roman est une opération politique à la portée incommensurable. Il fixe le destin du surplus démographique et lui fournit du rêve par l'aventure romanesque.

Le roman initiatique deviendra manuel de survie. Le roman d'amour, dérivatif au besoin de révolution.

Avec l'arrivée de la crise, condition intrinsèque du capitalisme, l'auteur et l'artiste apprendront à la dépeindre pour mieux la banaliser. D'où l'apparition de la littérature policière, typique de l'état de crise (crise personnelle – roman de tueur en série – ou sociale – roman de cambriolage, de meurtre vénal, etc.).

 

Prenons l'exemple de Proust.

Surplus démographique en puissance (Proust ne travaille pas, il écrit). Le roman d'introspection révolutionne la littérature, mais certainement pas les rapports de production. Tout au contraire. Son rôle est conservateur : le repli sur le moi sert avant tout à ne pas voir, et à ne pas devoir dire, le problème : l'exploitation de l'homme par l'homme et l'existence de la lutte des classes. Exploitation beaucoup plus frappante, abjecte et violente, lors de sa belle époque qu'aujourd'hui.

Mais Proust ne la dira pas. Il se confronte à l'interdit épistémologique de sa classe sociale, la bourgeoisie. Il n'a pas le droit de dire la lutte des classes, et encore moins l'exploitation de l'homme par l'homme. Il n'a pas le droit de dire la sphère de la production (grosso merdo, le travail). Proust est un être acculé, comme la plupart des artistes de sa condition. Du coup, Proust recourt à Freud et accomplit un magistral tour de passe-passe : l'introspection. Magnifiée par le beau, bien entendu. Puisque le beau sert à justifier, depuis le commencement.

Proust est un homme en état de crise. Il la dépeint – très bellement – et la sublime par l'écriture. Il rend sa propre crise acceptable et désamorce ainsi toute velléité révolutionnaire. De même qu'il anticipe parfaitement la crise de sa société et de son mode de production (le capitalisme concurrentiel libéral), qu'il ne verra pas sombrer : vieilles familles déclinantes, nobles et bourgeois décadents, sordides bordels pour riches, rancœur, sénilité, spectres de morts, jalonnent les derniers tomes de son œuvre.

 

Voilà la manière dont j'analyse le roman – hyperréaliste radicale.

Je n'invite personne à réfléchir de la sorte.

Il s'agit simplement d'un constat à froid.

Je suis un grand amateur de Proust. Je l'ai découvert au lycée (sans qu'il ne soit au programme, j'étais en section technique). Il reste un de mes auteurs préférés.

Bien que j'aie conscience de « la genèse concrète », si je puis dire, de son œuvre, cela ne m'empêche pas de prendre du plaisir à le lire.

Savoir d'où vient le roman, et quel est son objectif, ne m'empêche pas non plus d'écrire.

Je suis le produit culturel de mon époque.

Jamais je ne songerai à condamner, à blâmer, à cracher sur la littérature. J'en tire une immense satisfaction (culturelle... acquise et non pas innée), et je n'ai jamais déprécié toute la joie que l'on peut éprouver en sa compagnie.

Je crois que le roman est une bouée de survie mentale dans un mode de production donné.

Il me faut distinguer : faits et culture. Infrastructure et superstructure. Et accepter les relations dialectiques qui les unissent...

 

 

 

 

Partager cet article

commentaires

stoni 06/11/2010 22:08



t'inquiètes Trofi, je disais ça pour rire. Mais ça manque quand même !


Je vous souhaite une réussite éléctorale dans ce cas et espère te lire bientôt !



Trofimov 06/11/2010 19:35


@ Stoni Désolé vraiment. Mais IRL. Je suis aussi Secrétaire de Section dans un Canton renouvelable et a conquérir . Il a fallu trouver un candidat et ... Ce n'est pas moi ! Mais bon on en a un et
si on gagne "chez moi" la Présidentielle de 2012 est aussi pliée qu'un origami. Donc j'ai des brouillons d'articles qui s'entassent sur mon blog. Mais bon je ne désespère pas de venir a bout de
quelques uns. Je viendrais l'annoncer sur ton blog !


stoni 06/11/2010 11:15



Avant de poster dans les jours qui viennent un petit extrait d'Aragon ma foi fort humouristique, je tenais à préciser plusieurs choses.


Billy je vais te demander de te montrer plus courtois à l'avenir, la prochaine fois que tu t'excites comme ça, je supprimerai ton com et on en parlera plus.


 


Le blog de Gumbo a encore une fois disparu ! Que s'est-il passé ???


 


Chez Trofimov, il n'y pas eu de nouvel article depuis presque un mois. Organisons une manifestation, la situation est intolérable !!


Bon week-end à tous !


 


 



Oscar 05/11/2010 16:50



A ALAIN:


 


merci, bien noté; là je suis un peu à la bourre mais je pense pouvoir te contacter bientôt.


 


Bonne soirée!



stoni 05/11/2010 14:30



Alain et Billy serrez-vous la papatte et faites la paix !


 


 



Présentation

  • : Le blog de stoni
  • Le blog de stoni
  • : Blog d'un jeune écrivain... en direct depuis les tréfonds de la praxis. Ma vie matérialiste, ma cigarette électronique, du marxisme-léninisme et tous mes malheurs d'auteur publié.
  • Contact

Aide des auteurs

  LE MEILLEUR DES ARTICLES SUR L'EDITION ET L'ECRITURE...

 

Commencer un roman : au secours !

 

Mon roman est-il publiable ?

 

Mes romans n'intéressent personne !

 

Y'a-t-il un âge minimum pour être édité ?

 

Trop vieux pour être édité ?

 

 

Préparer son manuscrit / la lecture des manus

 

Améliorer son manuscrit

 

 

Comment avoir un bon style

 

Les méthodes et ateliers d'écritures

 

Par qui se faire relire avant d'envoyer le manuscrit ?

 

Mon avis sur les coachs et conseillers littéraires

 

L'importance d'un bon niveau de langue

 

Protéger son manuscrit

 

A qui envoyer son manuscrit (la ligne éditoriale)

 

Faut-il rappeler les éditeurs ?

 

Comprendre l'édition : 1

 

Comprendre l'édition : 2 (le comité de lecture)

 

Premiers contacts avec l'édition

 

Arnaques : édition numériquel'Harmattan Léo Scheer et les Nouveaux Auteurs

 

Des noms de bons éditeurs ?

 

Le contrat d'édition

 

Comment repérer un mauvais éditeur avant de signer

 

L'importance de la distribution / diffusion


Combien gagne un écrivain ?

 

Négocier son à-valoir

 


Négocier les corrections demandées par l'éditeur

 

 

La dure réalité du monde de l'édition

 

Faire éditer des nouvelles

 

La promotion du roman : critiques et publicité

 

Je suis à la Fnac, et alors ?


Je suis passé sur France Culture, et alors ?


Les critiques négatives, que faire ?

 

 

 

 

Et bien sûr tous les articles sur ma vie d'écrivain au jour le jour.


 

 

 

POUR M'ECRIRE C'EST ICI SVP

 

 

 

 

 

 

 

Recherche

Contacter le Stoni 1983

Flux RSS

http://stoni1983.over-blog.com/rss