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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 11:49

 


 

J'ai décidé de terminer l'année 2010 sur mon blog avec de la classe. Plutôt que de vous pondre un de mes dérisoires petits articles politico-littéraire-geignards, je laisse la place à mon confrère Antoine Volodine, the best of the best.

 

Antoine Volodine est un des rares auteurs français contemporains que je lis.

 

Dans l'extrait suivant, vous allez voir c'est bien croustillant.

Comme quoi je suis pas le seul à me plaindre.

 

Allez c'est parti les enfants.

 

 

 

 

Aucune initiative n'aura marqué le cinquantième anniversaire de la mort de Bogdan Tarassiev, connu également – si le terme « connu » a un sens, concernant un écrivain – sous le pseudonyme de Jean Balbaïan.

 

[…]

 

Bogdan Tarassiev a commencé sa carrière d'auteur en 2017, sous le nom de Jean Balbaïan, en publiant des textes dans une série policière.

 

[…]

 

Pour résumer, ces cinq livres signés Jean Balbaïan ne plurent pas au public. Quant aux critiques, ils s'exprimèrent peu sur Balbaïan, mais quand ils le firent, ce fut pour en dire pis que pendre. D'après eux, Balbaïan n'avait pas sa place parmi les auteurs de littérature policière et encore moins ailleurs.

 

[…]

 

L'éditeur aimait le travail de Balbaïan, mais cet accueil négatif, associé à des chiffres de vente très en dessous de la moyenne pour la collection, le dissuada de prendre le sixième manuscrit que Tarassiev lui proposait. Dépité, Tarassiev récupéra l'original et le détruisit. Il ne le brûla pas avec des attitudes théâtrales, devant des témoins éplorés ; il le jeta à la poubelle sans même examiner sur quelles épluchures de légumes il atterrissait. Il fit de même pour les deux brouillons et les deux disquettes magnétiques qui auraient pu permettre de refaire naître le livre.

On était en 2021. Après quatre ans d'activité éditoriale et cinq romans hors du commun, Jean Balbaïan avait décidé de disparaître.

 

[…]

 

A supposer qu'elle eut jamais laissé une trace, la mémoire de Jean Balbaïan s'effaça rapidement. Dans l'univers de l'édition, ce fut comme s'il n'avait jamais eu d'existence. Aucun des cinq titres ne fut réimprimé lorsqu'en 2025 les éditions Black Thumb, qui possédaient les droits, furent vendues à une maison plus importante […].

 

Bogdan Tarassiev avait vécu passivement l'expérience de la publication, il l'avait vécue sans joie et il ne cherchait pas à la renouveler, car elle lui avait surtout apporté contrariétés, déceptions et humiliations. Il préférait le silence, il avait choisi de se taire. Il se tut pendant vingt-trois ans.

On a trop tendance à imaginer que la parution de livres modifie le statut social de celui qui les a signés. On phantasme sur l'idée de succès, on voit de l'or et du luxe derrière les livres. On envie à l'écrivain sa brusque fortune. En réalité, absolument rien ne se passe au niveau social et, si l'on excepte les cas exceptionnels, les sommes versées par l'éditeur sont tout bonnement insultantes. Dans le cas de Tarassiev-Balbaïan, ce qu'il avait gagné avec ses cinq livres n'atteignait pas, disons, ce que peut collecter en quinze jours un gardien d'immeuble pour ses étrennes. Le bilan de cette soi-disant prestigieuse activité sociale se réduisait à cela, à une dérisoire poignée de dollars ; on peut y ajouter quelques désastreuses coupures de presse et le fait que désormais la plupart de ses amis, par gêne ou par jalousie, avaient rompu avec lui ou lui battaient froid.

 

[…]

 

Pour autant qu'on puisse l'affirmer, il semble que ni Will Pilgrimm, son ancien éditeur, ni de quelconques lecteurs, ni d'éventuels proches ne firent pression sur Tarassiev pour qu'il se remette à écrire, pour qu'il donne de nouveaux livres, pour qu'il prolonge l'édification de son univers romanesque. On peine à croire qu'une pareille marque de désintérêt ait pu être infligée à un tel auteur, mais c'est ainsi. C'est ainsi que les choses se passent.

Après ce temps de mutisme absolu, Tarassiev pourtant revient sur la scène littéraire.

 

[…]

 

Le manuscrit a circulé chez plusieurs éditeurs avant d'être accepté, de justesse, par Lambda Press […].

 

Mais les projections commerciales de Lambda Press se révèlent vaines. Bien que la maison d'édition bénéficie d'un préjugé favorable dans le milieu littéraire et qu'un véritable réseau médiatique soutienne régulièrement les titres de son catalogue, les journalistes sont rebutés par Rue des mendiantes. Ils ne lui consacrent aucun article élogieux ou désapprobateur, ils n'en mentionnent nulle part l'existence. Un silence consternant salue la réapparition de Tarassiev dans l'arène éditoriale.

Cette renaissance par trop discrète n'est pourtant pas vécue avec amertume par Tarassiev. Elle ne l'affecte pas. Elle convient à l'auteur, qui, au cours de ses vingt-trois ans de retraite muette, a suffisamment médité pour comprendre qu'il n'a rien à attendre de la publication. Elle convient à sa stratégie littéraire particulière qui maintenant consiste à évacuer tout espoir de notoriété et, au contraire, faire survivre ses textes de la manière la moins tapageuse possible, en méprisant le contexte d'hostilité qui les entoure et en rêvant à des lecteurs hypothétiques, situés dans le futur et dans l'ailleurs. A cette étape de son parcours littéraire, on peut considérer qu'il a élaboré une poétique à usage personnel – selon laquelle l'exécrable réception de ses livres devient une condition nécessaire de qualité et d'existence.

Toujours est-il qu'en 2044 la volonté de se faire publier est patente chez Bogdan Tarassiev. Sans attendre la sortie de Rue des mendiantes, donc encore à un moment où son éditeur espère des résultats appréciables pour ce roman, Tarassiev présente à Lambda Press un gros volume intitulé Retour au meurtrissoir. Après un examen qui dure six semaines, Franck Markovic demande à Tarassiev de retravailler son manuscrit, sous le prétexte qu'il est trop ambitieux et pourrait être scindé en deux romans distincts.

La réponse de Lambda Press arrive alors que Rue des mendiantes vient d'être distribué en librairie et alors qu'il est déjà clair que le livre n'aura pas de succès. L'éditeur a perdu son pari, ce qui influe sur ses relations avec Tarassiev. On peut penser qu'à partir de là Lambda Press n'éprouve qu'indifférence envers le travail de Tarassiev, et que Markovic, qui l'a pourtant défendu, découvre ce que Tarassiev est réellement : un quinquagénaire épuisé, médiatiquement inutilisable et sans lecteurs.

Tarassiev retravaille son manuscrit avec une rapidité exceptionnelle – un mois – qui permet de suggérer qu'il avait, non sans cynisme, préparé toute l'affaire à l'avance. Il scinde Retour au meurtrissoir en deux petits romans […].

 

[…]

 

L'année 2049 est une période où Tarassiev a conquis une place bien définie dans le paysage littéraire : celle d'un écrivain mineur, dont nul n'a lu les romans, dont on ne situe pas les fictions, mais dont on connaît le nom puisqu'on l'associe à un tic d'auteur très aisément caricaturable : c'est « ce type » qui appelle tous ses personnages de la même manière.

Porté par cet infime mouvement d'intérêt, Wolff sort en librairie sans être complètement occulté. Toutefois, l'arsenal déployé pour défendre le livre et le faire connaître reste bien maigre : trois compte rendus, deux articles dans des journaux de gastronomie et de bricolage […] et une invitation à une table ronde radiophonique sur « Les écrivains et les situation mondiale ». Dans L'Avenir, Elmer Blotno n'a pas daigné accorder de nouveau son soutien à Tarassiev, et le minuscule article sur Wolff, signé R.R., est d'une insipidité affligeante. On peut mesurer le chemin parcouru par Tarassiev en considérant ses chiffres de vente : pour la première fois depuis Rencontre avec l'infante, ils dépassent les cinq cents exemplaires.

 

 

 

Antoine Volodine, Ecrivains, Seuil 2010.

 

 

 

 

Inutile de préciser que je vous conseille vivement de lire cet excellent bouquin.

 

Il s'agit de nouvelles, mais il est présenté comme un roman : ben ouais, le roman, ça se vent mieux.

 


 

 

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commentaires

alain 04/01/2011 10:38



Pendant que j'y suis, à la lecture de ton article, je te conseille vivement la découverte de Roberto Bolaño (si tu ne l'as déjà lu), et tout particulièrement Les détectives sauvages (bon gros
pavé de 1000 pages). C'est la ressemblance de ton extait de Volodine avec la dernière partie de 2666 (autre pavé de 1000 pages) qui m'y a fait penser.  Le pauvre est déjà mort, par contre,
ce qui fait que contrairement à nous (Volodine et moi), il n'a aucune chance de se faire nationaliser son logement (il l'a échappé belle)...



stoni 04/01/2011 09:33



Alain, quelle langue de vipère tu es, quand je pense comment ils vont être beaux mes HLM. De toute façon je vais tout nationaliser, et même ton logement.



alain 03/01/2011 13:05



Je connais même quelqu’un à qui l’on a fait enrober ses nouvelles dans une sorte de coquille mouvante de roman pour ne pas avoir à inscrire
« Nouvelles » sur la couverture  (un peu comme quelqu’un, pactisant avec le diable, à qui l’on demanderait de s’enrôler dans une dictature communiste d’un nouveau
genre avant de lui refourguer d’office un logement hlm avec !). Le résultat est ridicule, bien qu’un critique ait paraît-il trouvé le moyen de s’extasier  sur la
« partie roman » (car il y en a qui se sont quand même rendu compte de cette agrégation artificielle)


Pour Volodine, je ne connais que jusqu’en 2000, mais le père Noël m’a amené le dernier, je vais donc pouvoir m’y remettre !



stoni 30/12/2010 13:03



@ Sirve : en fait j'ai recopié ce texte par rapport à quelques "débats" qui avaient eu lieu dans les commentaires de certains articles sur : est-on vraiment chanceux de réussir à se faire éditer
ou pas ?


Je parle souvent du travail d'un auteur, ou du quotidien que je vis par rapport à l'édition, dans mes articles. Et cet extrait de Volodine m'a paru très pertinent.


 


C'est tout, en fait !



stoni 30/12/2010 12:46



@ Ludovic : eh oui tu apprends jeune padawan !!



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