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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 14:19

 

 

  http://1.bp.blogspot.com/-33FqvIS8Ydc/TemqrorjT6I/AAAAAAAAA1k/7i_uL4uwtmA/s1600/Drew-Barrymore-Never-Been-Kissed%255B1%255D.jpg

 

 

 

 

 

 

Souviens-toi, ô camarade lecteur ! Je t'avais dévoilé le principe de la punition karmique lors de mon tonitruant article sur le Pôle Emploi.

 

En gros, j'avais révélé à un monde oscillant entre l'effroi et la consternation que les Hindous, ils disent pas que des conneries.

Le karma est une sorte de bilan que l'on tire de ton existence terrestre, après ta mort. Et ce bilan, ma foi, il n'est pas toujours positif. Dans ce cas, tu es condamné à te réincarner sous une forme pourrie : animal, insecte, chômeur français du 21ème siècle. Eh ouais. Les mauvaises actions, ça se paie. Ceux qui ont assuré grave pendant leur vie sortent du cycle des réincarnations pour accéder au paradis et tout et tout. La chance.

 

Autant dire, fais gaffe à bien te comporter.

 

Je ne sais pas si, dans ma prochaine vie, j'aurai une réincarnation pourrie. Car j'ai une bonne action à mettre mon crédit : la Dounze.

 

Cela remonte à mon année de terminale.

 

Une nouvelle élève débarqua de sa Creuse natale. Avec les vêtements de la Creuse. Et la dégaine de la Creuse.

Non, je généralise sûrement, c'étaient peut-être simplement ses vêtements à elle et sa dégaine à elle. Mais pour nous, embourbés en pleine période streetwear-zy-va-racaillou-à-deux-francs-cinquante, cette pauvre fille "craignait un max". Avec ses pantalons de velours ras, ses baskets sans marque et ses doudounes, t'avais l'impression qu'elle venait juste d'avoir trait les vaches, un truc comme ça.

Etait-ce à cause desdites doudounes fluos ? Mais nous la surnomâmes la Dounze. Elle ne l'a jamais su.

Grâce à moi.

 

 

 

 

Dès son premier jour de cours, j'ai tout de suite saisi le profil de la meuf. Elle était ronde sans être grosse et, c'est terrible à écrire mais c'était vrai, elle était laide. Il y avait quelque chose qui n'allait pas dans son visage. Elle ne s'arrangeait pas non plus. Le prototype de la pauvre fille pas aidée, mal fringuée, coincée. Elle ne comprenait rien à notre argot-verlan-arabisant-français.

Les premiers jours, elle était assise seule au fond de la classe, sans personne pour partager son bureau.

 

Le surnom commença à circuler. La Dounze. Bizarrement, ça lui allait drôlement bien. Ce n'était pas spécifiquement méchant, d'ailleurs. Elle avait juste une tronche à être appelée "la Dounze". Malgré tout, j'appréhendais le jour où elle serait au courant.

Elle me faisait de la peine. Elle tentait de s'intégrer, surtout auprès des filles – autant dire un tas de grognasses sur-maquillées juchées sur des talons de dix centimètres qui faisaient éclater des bulles avec leur chewing-gum. Je les aimais bien, ces filles. Mais la Dounze n'avait pas toutes ses chances avec elles.

Les filles commencèrent à ricaner et à émettre des commentaires sur ses tenues vestimentaires. Les garçons leur emboîtèrent le pas.

 

Et là, va savoir pourquoi, j'ai dit stop.

 

Quelle puissance occulte m'inspira ? Je n'aurais pas dû me préoccuper de cette Dounze. D'ailleurs, je n'allais pas tous les jours au lycée. Mon monde était ailleurs. Quand je venais en cours, je me contentais d'épater la galerie en faisant le bouffon de service à longueur de journée. Pourquoi m'occuper d'elle ? La Dounze et moi, nous ne partagions pas le même emploi du temps. Nous ne faisions pas les mêmes options. Nous nous voyions seulement pendant les heures de tronc commun.

 

Et là, un matin en classe d'anglais, je l'ai vue, toute seule à son bureau, au dernier rang, en train de regarder par la fenêtre.

J'étais arrivé avec quinze minutes de retard. Tout le monde était déjà installé.

Mes potes m'ont fait signe, ils m'avaient gardé une place dans leur rangée.

 

Mais je me suis assis à côté de la Dounze. Qui a sursauté. Je crois qu'elle avait peur de moi.

 

Mes potes et quelques nanas ont éclaté de rire. Je les ai foudroyés du regard. Ils ont cessé.

 

La Dounze m'a surveillé du coin de l'oeil. Puis elle a réalisé que je n'avais pas mon manuel scolaire (je ne les transportais jamais) et m'a proposé de suivre le cours sur le sien.

 

Les jours suivants, j'ai continué à m'asseoir à côté de la Dounze pendant nos heures en commun. Et, durant les intercours, je me suis chargé de briefer toute ma classe.

- La Dounze, vous lui foutez la paix. Je veux pas que vous vous foutiez de sa gueule. Personne ne lui dit rien. Elle est sous ma protection.

Je me la jouais caïd, ou mafioso, mais je dois avouer que ça a foutrement fonctionné. Au début, on m'a demandé pourquoi je la protégeais.

- Elle est gentille. C'est une pauvre fille. Je refuse qu'on la fasse chier. C'est pas galant. On s'attaque pas aux meufs.

Auprès des mecs, le message est bien passé. Mes histoires de morale chevaleresque les touchaient. Auprès des filles, j'ai dû insister.

- Si vous vous moquez d'elle, si j'entends le moindre truc sur elle, je vous lâche pas jusqu'à la fin de l'année.

Elles me connaissaient, elles savaient ce que cela signifiait. Je n'étais pas cruel, ni violent, et encore moins avec les nanas. Mais si quelqu'un adoptait un comportement qui ne me plaisait pas, je déployais ma stratrégie de l'emmerdement total. Quand je daignais me pointer en classe, je passais toute la journée à couiner le prénom de ma victime avec tous les accents que je connaissais, puis à sortir des blagues salaces, puis à dessiner des caricatures immondes et à les faire circuler. Et cela avec le renfort de ma bande de potes, cinq ou six larrons que j'avais dressés à mon image. La guerre d'usure était mienne.

 

Personne n'enviant ce genre de traitement, la Dounze connut une paix royale jusqu'au bac.

 

Nous tissâmes une relation singulière, elle et moi. Assis au même bureau, nous ne parlions pas beaucoup. Je dormais souvent en cours, elle me laissait faire et me réveillait un peu avant la sonnerie. J'avais, en ce temps, une mémoire épatante et obtenais de très bons résultats scolaires malgré mon absentéisme légendaire. Pendant les interrogations, je lui soufflais les résultats.

Elle ne changea pas. Toujours aussi piteusement accoutrée, toujours aussi tache dans notre paradigme lycéen. Le serre-tête de bazar dans les cheveux gras. La doudoune verte à motifs montagnards.

Au fil de l'année, nous partageâmes de petites conversations. Je découvris qu'elle haïssait l'école et qu'elle rêvait d'être vétérinaire.

Vétérinaire. Pauvre fille. Elle était en bac STT – aujourd'hui, STG. Elle espérait néanmoins trouver un emploi avec des animaux.

Elle gardait une méfiance méritée envers moi. Elle ne se livrait pas. Je ne lui demandais pas tant. Je la faisais marrer, je faisais le con, comme toujours. Je lui dessinais des pin-ups dans son agenda – elle admirait mes dessins. Petit à petit, je sentis une colère sourdre au fond d'elle. Parfois, elle laissait entrevoir cette incommensurable violence, cette haine sauvage qu'elle cultivait probablement depuis longtemps. Quand les filles à talons hauts gloussaient trop fort, elle serrait les dents et son oeil devenait noir. Elle me confia qu'elle détestait mes amis.

- Pourquoi ?

- Ils n'ont rien. Dans leur vie. Ils n'ont pas de passion. Toi, tu dessines.

Elle les méprisait, cela s'entendait à sa voix en dépit de ses efforts pour se contenir. Elle les méprisait souverainement. Je pris pataudement leur défense.

- Ils sont cons, c'est vrai, mais tu sais, les mecs ça plane pas haut...

- Non, ce n'est pas qu'ils sont cons, c'est qu'ils n'ont rien et qu'ils ne feront jamais rien. Et toi aussi tu le sais, Stoni. Tu le sais bien. Tu n'es pas comme eux et moi non plus.

Un jour, elle m'avoua brutalement :

- Je sais bien que je suis moche et que personne ne veut sortir avec moi.

Je ne sus quoi lui répondre. Je ne voulais pas mentir. Je n'ai rien dit.

- Toi, tu ne sais pas ce que c'est, d'être moche. Tu ne sauras jamais ce que c'est de ne pas être aimé. Tout le monde t'adore, tout le monde rigole quand tu fais le clown.

- Je terrorise la moitié du lycée, relativisai-je dans un instant de lucidité.

C'était vrai, beaucoup avaient peur de moi. Mon humour était féroce. Je n'hésitais pas à recadrer les mecs qui, selon moi, "se comportaient mal". J'avais un code de l'honneur très poussé.

- S'ils ont peur de toi, au moins on te respecte. Dans toutes les écoles où j'ai été, on s'est moqué de moi.

- Pas ici. Toi aussi, on te respecte.

- Parce que tu leur as demandé de le faire.

Je la sous-estimais, je ne m'attendais pas à ce qu'elle l'eût su.

- Qui te l'a dit ?

- Personne. Je l'ai bien vu. Qu'est-ce que tu crois ?

Ce jour-là, ce fut à moi que s'adressa son regard méprisant.

 

Nous passâmes le bac.

Nous ne nous revîmes jamais plus.

 

Quel était son nom ? Son prénom ? Oubliés. Seul m'est resté la Dounze.

 

Je suppose qu'on peut beaucoup me reprocher. Mais si cette fille passa une dernière année scolaire dans une quiétude quasi-totale, c'est en grande partie grâce à moi.

 

 

 

 

 

 



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commentaires

Stella No. 05/02/2013 14:15


ah oui, juste compromis ^^


4 ans de galère, 3 ans de tranquillité. ça peut se valoir :-D

stoni 05/02/2013 14:07


tu vois je pense qu'au lycée c'est bon, tu peux quand même y aller, vu qu'elles auront quand même eu les 4 années de collège pour en avoir bien chier avant.


d'ailleurs je pense que le pire pour les Dounze c'est le collège. le lycée c'est moins pire et moins long.

Stella No. 05/02/2013 10:15


à la lecture de l'article, j'ai oscillé entre plusieurs sentiments: l'amusement, l'effarement, la collère, la compassion et la bienveillance.


je crois qu'on a tous été la "dounze" de quelqu'un (même sans la doudoune lol). on ne peut pas plaire à tout le monde et comme l'a dit un grand sage: "on est tous le con de quelqu'un".


bref, du coup, chacun peut se projeter.


en ce qui concerne ton commentaire Stoni: c'est peut-être parce qu'elles ont été traité comme des "dounze" qu'elles se sont révèlées et sublimées ensuite ^^ donc peut-être qu'il ne faut surtout
pas les "emballer" dès le lycée, ce serait risquer de perdre ce potentiel à venir ^^

stoni 04/02/2013 13:36


Alouette, tu connais mon admiration pour Carver : je n'abonderai pas dans ton sens car tu l'as dit mieux que moi.


 


Concernant la Dounze et les dounze en général, je tiens à rajouter une chose.


Le potentiel drague de la Dounze pour tous les mecs qui sont dans leur classe.


sur facebook, j'ai eu plein de commentaires de NANAS qui disaient avoir adoré l'article et 'étaient toutes émues par mon histoire.


il semblerait que le fait de protéger des Dounze réveille l'admiration des femmes. les gars, ne vous moquez pas des Dounzes, aidez-les ! et vous pourrez emballer grave !


 


ensuite, il semble que la Dounze recèle en elle-même un super potentiel drague. beaucoup de nanas sur facebook m'ont raconté avoir été des Dounze ou avoir connu des Dounze. un constat : toutes
ont changé et sont devenus jolies.


le mieux, dans ce cas, ne serait-il pas d'emballer la Dounze dès le lycée ? d'une tu as une meuf qui pour l'instant est un peu ingrate mais visiblement s'arranger, de deux toutes les autres meufs
te kiffent trop.


moi, je dis, y'en a pas mal que ça pourrait intéresser comme plan.

alouette 04/02/2013 11:28


La fin de cette histoire est splendide : la lucidité de cette gamine qui te revient en plein visage. Tu soulignes là une chose essentielle ( ce que nous imaginons de l'autre, ce qu'il sait en
réalité, sa perception ), et pas seulement pour les gamins. Je lis quelques blogs littéraires et tombe à la renverse  : ces types érudits, intelligents mais incapables de saisir que leur
concierge, leur médecin, leur coiffeur, leur taxi, leur voisin ne sont pas différents d'eux, leur prétention à croire que la littérature leur donne quelque chose de plus, de mieux,  que le
commun des mortels IGNORE. Quelle bande de laiderons imbéciles. Carver avait saisi cela mieux que personne. Simenon aussi, en France et je ne parle pas du Simenon de Maigret mais du Simenon du
splendide "L'Horloger d'Everton" par exemple ). C'est pour cela que Carver est un génie et qu'ils resteront des tâcherons, même de la très belle écriture.


 


Ok, je dois présenter mes excuses pour cet énervement. Peut-être.


 


L'autre belle chose de ton article...C'est que tu n'as pas changé. J'entends bien derrière tes drôleries, tes sacs papiers et tes balades à vélo qu'il y a beaucoup d'attention aux autres. Bon, tu
as le droit de crâner un peu aussi hein !


 


;)

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