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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 19:21

 

 

 

 Une vague connaissance me dit un jour :

 - J’ai un ami qui écrit…

 J’ouvris grand les yeux, afin de l’encourager à poursuivre.

 - Et comme tu écris

 Je hochai la tête.

 - Je peux lui passer tes coordonnées, pour qu’il te pose quelques questions ? Je crois qu’il a besoin d’aide…

 Sans trop avoir confiance en mes capacités à aider qui que ce soit, je hochai une seconde fois la tête.

 

« L’ami qui écrit » me contacta très vite.

Nous nous rencontrâmes.

Il était un peu plus âgé que moi, et rapidement, je compris que sa confiance en sa propre capacité littéraire supplantait la mienne, de loin.

Il m’interrogea avec circonspection sur ce que j’écrivais, quels étaient mes éditeurs, etc.

Il en tira le commentaire suivant :

 - Ouais… Tu fais du narratif, quoi…

 Ceci prononcé avec un dédain total.

 - En effet, je fais du narratif, eh bien, j’écris des romans…

 - Moi, je veux m’éloigner de la forme narrative classique.

 Ça se présentait très mal.

Je me renseignai à mon tour sur ses écrits, n’osant plus prononcer le mot « roman », ce qui handicapa lourdement la conversation.

 - J’essaie de casser les codes et les règles, mais de ne pas non plus trop bousculer le lecteur, parce qu’il faut garder en tête le fait qu’on doit le respecter… Alors tu vois, je développe un imaginaire sombre et désespéré, je ne m’attends pas à être compris, je crois que je vais choquer.

 Je restai pantois.

 - Euh, mais tu fais quoi au juste ?

 - Je viens de te le dire.

 - C’est de la poésie, du roman, de…

 - Ni l’un ni l’autre. Je t’ai déjà dit que je ne m’intéresse pas aux codes classiques.

 Il n’y avait pas que son imaginaire qui était désespéré, visiblement.

Là-dessus, il dégaina un manuscrit de 500 pages, qu’il posa sur la table du café.

Je considérai la chose en silence.

 - Tu veux jeter un coup d’œil, me dire ce que tu en penses ?

 Je tirai la ramette de papier de mon côté, et l’ouvris au hasard, au milieu.

Je tombai sur des phrases interminables, truffées de fautes d’orthographe et de grammaire, incompréhensibles. Bref, c’était très mal écrit.

J’allai une centaine de pages plus loin. Illisible, toujours.

Je refermai le manuscrit.

Il décilla des yeux de merlan frit.

 - Mais regarde mieux !

 - Tu l’as envoyé à des éditeurs ?

 - J’ai commencé, un peu.

 - Tu as eu des retours ?

 Il se trémoussa sur son siège, haussa les épaules, renifla.

 - Pas vraiment, c’est trop tôt pour le dire…

 - Ce que je viens de faire, c’est ce que n’importe quel éditeur – ou lecteur – fait en recevant un manuscrit.

 - Et alors ?

 - Tu as relu plusieurs fois, à voix haute ?

 - Oui, une fois. Pas plusieurs, c’est trop long.

 - Eh bien, tu devrais prendre le temps de le faire.

 - Je connais mon texte par cœur, répliqua-t-il avec violence. Je sais de quoi ça parle, pas la peine !

 - Je m’en doute, mais c’est pour revoir ton rythme. A voix haute, on entend très bien ce genre de choses. Les répétitions, également, la musicalité, parce qu’il faut que ce soit un minimum joli à entendre… La mode, ce sont les phrases courtes. Essaie d’épurer au maximum les par conséquent, en outre, c’est pourquoi

 - La mode ? Mais moi, je ne suis pas la mode.

 - Alors, il te sera très difficile de trouver un éditeur. Pourquoi ne pas revoir quelques petites choses ? L’important, c’est ce que tu as à dire, et pas tellement comment tu le dis, n’est-ce pas ?

 - Je constate que tu ne me seras pas d’une grande aide.

 Il rougit, serra les dents et partit.

 

 

  Je le recroisai par hasard.

 - De toute façon, personne ne me comprendra.

 - Alors, n’envoie pas ton manuscrit à des éditeurs. A quoi bon ?

 - Mais nous n’écrivons pas le même genre de choses.

 A vrai dire, je ne savais pas ce qu’il écrivait, ne l’ayant jamais compris.

 - Je t’ai donné mon avis, et il s’applique à n’importe quel domaine littéraire. Fais-en ce que tu en voudras…

 - Mais tu ne m’as rien dit !

 - Tu t’es levé et t’es parti.

 - T’avais même pas lu mon livre !

 - J’avais compris que ce n’était pas publiable en…

 Les mots étaient prononcés, j’avais amorcé la bombe : elle explosa.

 - Pas publiable ? haleta-t-il.

 - Tu ne me laisses pas finir… Pas publiable en l’état…. Et puis, ce n’est que mon avis. A chaque fois que des gens me font lire leur travail, je leur répète que je ne suis pas éditeur, et que je peux tout à fait me tromper. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Selon les pratiques des éditeurs que je connais, selon les échos récoltés par des confrères, je peux simplement te dire que ton manuscrit, tel quel, n’est pas publiable. Mais je suis loin de connaître tous les éditeurs de France…

 - Comment tu peux affirmer ça sans avoir lu le livre ?

 - Mais on ne le lira pas !

 Je sortis de ma sacoche un vieux bouquin des Editions Sociales (L’internationale Communiste, pour être précis) et le brandis devant lui.

 - T’as raté un épisode, mon pote. Regarde bien. Je suis un lecteur pour une maison d’édition. Je suis payé pour lire les manuscrits. Je reçois ton manuscrit.

 J’agitai le livre.

 - Je l’ouvre au hasard, je lis deux phrases.

 Ce que je fis.

 - Ces deux phrases vont me faire décider si, première option, je fous le manuscrit au rebut, ou si, deuxième option, je vais lire un peu plus loin. J’ai essayé de te le dire l’autre jour, tu m’as pas écouté.

 - Et qu’est-ce que tu en sais, que ça se passe comme ça ?

 - Je suis auteur…

 - T’es même pas connu !

 - C’est de moi ou de toi, dont tu veux parler ? Ecoute, fais comme tu le sens. Je t’ai dit tout ce que j’avais à dire.

 

  Selon les aléas des rues de mon quartier, nous étions destinés à nous revoir.

Il traînait les photocopies de son manuscrit avec haine et désespoir. Nous nous rencontrions parfois chez COREP, où je tirais des impressions, et où il dupliquait son œuvre par intermittence.

Je regardais les pages sortir de la photocopieuse en étreignant une singulière impression : c’était du gâchis. Pour lui. J’en étais épuisé à sa place.

 - T’as retouché ton manuscrit ?

 - Un peu, j’ai rajouté des passages.

 - T’as retouché ton style ?

 - Jamais. Plutôt mourir.

 Il insista pour me le faire lire une nouvelle fois. Je refis ce que j’avais fait au café, et en tirai la même conclusion.

 - Cette fois encore, tu voudras pas m’écouter. Alors…

 Je lui rendis le manuscrit.

 - Je dérange, prétendait-il. Les éditeurs. C’est pour ça qu’on me refuse.

 - Déranger comment ?

 - Ce que j’écris. C’est trop différent.

 - Je pense pas que les éditeurs soient des gens dérangés par la différence, eux ils pensent à faire du fric. C’est tout.

 - Facile à dire pour toi, qui restes dans leurs normes.

 - Si c’est ce que tu penses… C’est comme tu voudras.

 Il écumait les salons et festivals littéraires, son manuscrit sous le bras. Hargneux, volubile et débordant d’orgueil.

 - Tu devrais pas faire ça, ils détestent qu’on leur refourgue un manuscrit de 500 pages alors qu’ils sont en déplacement. Ils vont le jeter à la fin de la journée.

 - Non ! Parce que je peux leur parler, en même temps…

 - Ils se fichent de ce que t’as à dire. T’es un caca, pour eux. Une merde. Tu perds ton temps.

 - T’es jaloux, tu veux décourager ceux qui veulent faire ton métier.

 - Je devrais te parler des éditeurs, t’as besoin de savoir qui ils sont exactement.

 - T’es en conflit avec le tien, alors forcément, tu vas tout déformer ! En plus comme t’es coco, t’en profites pour faire de la propagande ! Non merci !

 Il me montra sa lettre d’accompagnement : trois pages de délire verbal sur ses prétentions littéraires.

 - Raccourcis-la. Souhaite-leur bonne lecture, lèche leur le cul en leur disant que tu as l’honneur de leur soumettre ton travail, et c’est tout. On ne la lira pas, cette lettre.

 - Mais il faut bien que j’explique, sinon ils ne vont pas comprendre mon livre !

 - Alors ton livre a un gros problème.

 Un jour, il m’annonça en fanfare :

 - J’ai un contact !

 - C’est très bien ! Qui est-ce ?

 - Un éditeur que j’ai rencontré dans un salon, il m’a promis de lire le manuscrit. Je ne crois pas que ça lui plaira, parce que c’est un éditeur trop conventionnel, tu vois… Mais il pourra peut-être me recommander.

 - Qu’est-ce que tu lui as dit ?

 - J’ai parlé de mon livre.

 - Tu lui as dit pourquoi tu lui donnais le manuscrit ?

 - Oui, pour publication.

 - Bon, je te l’ai déjà dit une fois, mais t’aurais mieux fait de mentir en racontant que tu voulais seulement son avis…

 - Mais je veux pas son avis !

 - T’aurais juste un peu baratiné. Si le livre lui avait plu, de toute façon, il t’aurait aussitôt parlé de publication. Et il se serait senti moins agressé à la base : juste un avis, il aurait été soulagé, et il l’aurait lu plus volontiers.

 - En tout cas j’espère qu’il me recommandera !

 - Ça m’étonnerait qu’il le fasse, et s’il le fait, ce sera pour se débarrasser de toi.

 - Quoi ?

 - Une recommandation, ça fait fond de tiroir. Je te le conseille pas du tout. Un éditeur qui reçoit un manuscrit recommandé par un autre éditeur, il se demande aussitôt : « mais si c’est si génial que ça, pourquoi il l’a pas publié, lui ? ». Ne le fais pas. En revanche, retiens bien les adresses qu’il te donne, ça peut être utile.

 - T’y connais rien !

 Je me contentai de tendre les lèvres.

 

 Quelques mois plus tard, il continuait à foncer droit dans le mur.

Ça me fatiguait.

Il avait encore ajouté des chapitres à son livre illisible, et le renvoyait une seconde fois aux éditeurs qu’il avait déjà ciblés.

 - Change le titre.

 - Jamais de la vie !

 - Alors il passera automatiquement à la poubelle. Quelle importance, le titre ?

 - Non !

 - Tu te prends trop au sérieux. C’est qu’un pauvre livre dont, qu’il soit édité ou pas, plus personne ne se souviendra dans deux cents ans. Mes livres aussi, c’est du vent. Les livres de tout le monde, c’est du vent. J’ai peine pour toi, à te voir t’énerver et te ronger, pour cette foutue ramette de papier. Décompresse, pète un coup, putain.

 - Parle pour toi ! Moi je fais de la vraie littérature ! Personne m’achètera ! Jamais !

 J’abandonnai.

 

 Je n’ai pas compris pourquoi il le prenait comme ça. Je ne comprends toujours pas.

Tant pis.

 

 

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commentaires

LeProf 11/03/2014 11:53

"Si le livre lui aurait plu" ? Argh !

Stoni 12/03/2014 13:04

corrigé, merci !

stoni 16/09/2010 20:11



Eh ouais André, tu vois, même galère partout !



andré 16/09/2010 19:13



Bonjour


En vous lisant, j'ai l'impression d'entendre des auteurs que je côtoie dans les salons et qui prennent de grands airs pour parler de leurs écrits !



Crépusculario 01/01/2010 23:10


Bonsoir.

Sympa ce petit récit, sa laisse une certaine leçon à retenir pour ce qui est du monde des livres, j'étais déjà venu bien auparavant sur ton blog sur celui de la violence du militantisme du Front de
gauche.
Je te dois bien un commentaire comme tu m'en a laissé un sur le forum communiste, et c'est comme tu dis "Un geste n'est jamais gratuit, camarade !" (^_^).

Comme tu peux le constaté mon pseudo a légèrement changé, c'est celui du site de poème auquel j'appartiens ( JePoeme pour être exact si cela viendrait un jour t'intéressé ) Merci encore pour la
lecture de cette anecdote, cela m'aidera dans mes manuscrits pour mon roman qui, je l'espère sera apprécié des éditeurs. ;)

P.S. Je te laisse mes fautes d'orthographe. (faudrait que je règle ce problème)

Crépusculario/Crépuscule.


stoni 20/11/2009 23:06


Hubert et Alfindo, j'ai bien pris note de vos commentaires et interpellations.
Journée chargée aujourd'hui avec boulot, vote coco (consultation inerne sur les listes aux régionales), soviets dissidents...
Les mecs, je vais vous faire un article spécial rien que pour vous. Le plus tôt possible...


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