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3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 14:12

 

 

 

Je vous ressers cet article qui date de... longtemps. La prochaine fois qu'un doctorant, ou tout simplement un relou, vous agresse en pratiquant le terrorisme intellectuel ("ouais, et t'as lu Bidule ???"), essayez de recourir au subterfuge de la carotte. En général, ça marche.

Me remerciez pas, surtout.

Et pis t'as vu j'ai mis une police différente pour qu'on voie bien l'introduction. C'est cool, hein.




Attention, d'un point de vue conceptuel, ça rigole pas.

 

 

 


  Bon saint-bernard à mes heures (comme tous les sadiques refoulés), j’ai gracieusement relu, et corrigé, la thèse de doctorat d’un camarade.

 

 La thèse portant sur la linguistique, mes apports se limitèrent à la construction des phrases, aux fautes d’orthographe, de grammaire, etc…

 

 Néanmoins, je pris un grand plaisir à lire ce travail, puisque – malgré mon ignorance totale – je le compris de bout en bout.

 

 Je me rendis donc à la soutenance du camarade, souhaitant aller au terme de ma démarche. Après tout, cette thèse, je m’y étais attaché, et puis, je désirais encourager le doctorant.

 

 N’ayant jamais suivi d’études supérieures, je pénétrai dans l’antre universitaire (une grande école de sciences humaines où ça rigole pas du tout) en parfait plouc que je suis.

 

 Ce que je vis me conforta absolument dans le choix que je fis, bien des années auparavant, de ne pas rallier l’université… bref.

 

 

 D’autres potes du camarade assistaient à la soutenance.

 

 

 Lorsque le jury présenta sa sentence, j’entendis que mon ami recevait son titre de docteur, avec la mention « très honorable ».

 

 Curieux, je me penchai vers mon voisin et demandai :

 

 - C’est bien comme mention ?

  Le voisin en ouvrit des yeux comme des soucoupes.

 - Ben c’est la seule mention qui existe…

 Il était très embarrassé.

 - Et on peut ne pas avoir de mention ? demandai-je encore.

 - Euh… ben à toutes les thèses auxquelles j’ai assistées, le doctorant a toujours eu une mention, et c’était celle-là…

 - Tout le monde l’a, quoi ?

 - Oui oui…

 Méfiant, il s’écarta de trois pas.

 

 Nous sortîmes de la salle. Mon ami nous invita à boire un coup, histoire de fêter ça.

 

 Dans le café universitaire, je compris que tous ses potes étaient thésards. Ils se mirent à parler de leur thèse, de leur directeur de thèse, du sujet de leur thèse, de leurs ambitions universitaires, de leur future soutenance.

Je me plaçai dans un petit coin avec mon coca, présageant de partir au plus vite.

Finalement, une étudiante me repéra et m’interrogea :

 - Et toi, tu fais quoi comme thèse ?

 Je ne pus refouler un rire nerveux.

 - Non, je fais pas de thèse, en fait je suis même pas étudiant. Je suis venu car je suis un ami de machin, c’est tout.

 - Oh. Mais quel est ton cursus ? Tu t’es arrêté quand ?

 - Au bac techno, à vrai dire.

 - Ah…

 Elle grimaça de biais, et se tourna vers d’autres personnes.

Comme j’allais m’éclipser tout à fait discrètement, mon ami vint se réfugier à mon côté.

 - Qu’est-ce que t’en as pensé, Stoni ? Ils m’ont bien démoli, t’as vu ?

 - A mon avis, c’est la règle du jeu, t’en fais pas. Ces mecs-là, le jury, c’est tous des profs. Ils vont pas dire que ton travail est sans défaut, à toi qui n’es qu’un étudiant.

 - Ouais mais quand même…

 Un autre thésard se greffa à notre duo. Avec mon ami, ils reprirent une conversation entamée plus tôt.

Visiblement, mon ami avait osé remettre en cause Aristote.

 - Quand même, lui dit le thésard, tu peux pas jeter toute la philosophie d’Aristote ! C’est la base de toute la pensée occidentale !

 Réflexion d’autant plus marrante que mon ami est Chinois.

Mon ami qui s’excusa en haussant les épaules, mais qui ne démordit pas :

 - Ecoute, moi, Aristote, je ne le considère pas comme un élément fondateur dans ma culture, voilà…

 Cette réponse, pourtant enrobée de délicatesse et de modération, mit le feu aux poudres.

Durant dix minutes, le thésard – en philosophie – s’excita sur tous les bienfaits d’Aristote, et ne lâchait pas mon ami, voulant lui faire admettre ce qu’il n’admettrait pas…

Mon ami se ratatinait avec désarroi, timide et honteux, proprement terrorisé.

Pendant ce temps, je suivais le monologue du type, jusqu’à ce que je finisse par l’interrompre :

 - Ouais bon, Aristote tu kiffes, on a compris, c’est ok !

 Le thésard me tua du regard.

 - Qui t’es, toi ? Tu travailles sur Aristote ?

 - Ouais, fis-je pour rigoler.

 Seulement, le thésard ne rigolait pas. Il me prit au sérieux, lui. Les poings sur les hanches, il me toisa avec condescendance :

 - Ah bon ? Je t’ai jamais vu dans les cours de notre Grande Ecole de Sciences Humaines ?

 - En fait, c’est que je suis à l’université de Moscou.

 - Ah bon ? Vraiment ?

 Il rougit de jalousie.

Je ne savais pas que l’université de Moscou était réputée.

 - Ouais ouais, chuis doctorant là-bas. Mais ils m’ont détaché ici, pour faire des recherches.

 - Sur Aristote ?

 Je hochai la tête.

 - Et c’est quoi, le sujet de ta thèse ?

 D’autres thésards s’agglutinèrent autour, curieux.

 - Le sujet de ma thèse, c’est Aristote et la carotte.

 Ils battirent des cils. Du regard, ils se consultèrent, dans l’espoir que l’un d’entre eux sache de quoi j’étais foutrement en train de parler.

Peine perdue !

 - Aristote et la carotte ? reprit le thésard fou furieux.

 - Tu connais pas l’anecdote ?

 - Non, c’est dans quel livre ?

 - L’Organon.

 - Mais quel traité ?

 - Les Topiques.

 Ils se creusèrent tous le ciboulot, cherchant dans leurs souvenirs des Topiques la mention d’une carotte.

En vain.

 - Ça me dit rien, ta carotte !

 - Dommage. C’est au moment où Aristote raconte comment il s’est foutu une carotte dans le cul.

 Un grand silence suivit.

Je demeurai sérieux comme un pape. Ils doutaient !

 - Tu veux dire… littéralement ?

- Ouais, mais il dit pas « foutre dans le cul ». De toute façon, traduit du grec ancien, ça perd en authenticité. Ça m’étonne que vous vous en rappeliez pas ! Dans les Topiques, Aristote il fait style : bon maintenant les gars on fait une petite pause ! Et là, il raconte comment il s’est foutu une carotte dans le cul. Ce que j’expose dans mon travail, c’est qu’on sait peu, aujourd’hui, quel lubrifiant il a utilisé. Aristote parle d’huile d’olive. Mais, chez Diogène Laërce, on trouve une allusion à de l’huile de raisin. Il est évident que l’huile d’olive est un lubrifiant bien plus efficace, cela dit, Diogène met le doute ! Je m’interroge également sur la portée symbolique, épistémologique et philosophique de cet acte. Pourquoi une carotte ?

 - Ok, super drôle. Génial. Merci.

 - Attendez, je vous ai pas encore dit le point culminant de la thèse. Car je réponds à une interrogation jusqu’ici insoluble : combien de temps Aristote a-t-il gardé la carotte dans le cul ?? Putain c’est fort, les mecs, je vous jure !

 - En vrai, tu fais quoi comme thèse ?

 - Je vous l’ai dit.

 Le thésard pro-Aristote, qui tout à l’heure agressait mon ami, se montra encore hargneux : il n’appréciait pas qu’on rigole sur Aristote !

 - Parce que tu trouves ça marrant, de te foutre de la gueule d’Aristote ?

 - Euh, ouais. Vachement. Mais si ça te dérange, j’arrête. Je m’en fous, hein.

 - T’as lu Aristote ?

 

 

 Ah je l’attendais celle-là !

 Nous avions déjà vu que j’adore les questions « T’as lu Trucmuche ? » dans l’article sur Lukacs.

 

 - Mais oui j’ai lu Aristote, fis-je d’un air très responsable.

 - Et tout ce que tu trouves à dire, c’est ton histoire de carotte ?

 - C’est ce qu’il y a de mieux chez Aristote, je te promets.

 - Mais t’as lu la Poétique ?

 - Oh putain ça me fait chier la Poétique ! On arrête avec ça, les mecs. Si vous continuez sur Aristote, ça devient obscène, je vous jure. La Poétique, c’est pire qu’un film porno. Stop !

 - Mais après Platon il…

 - Oh il nous emmerde Platon ! Socrate il est marrant, ok, mais ça va pas plus loin ! C’est bon Platon, là !

 - T’as lu Kant ?

 - Tu fais dans le genre terrorisme intellectuel, toi !

 - Non mais réponds !

 - Ouais.

 - Et t’as compris ? Parce que même moi, j’ai pas tout compris… Explique-moi !

 - Kant ? Comme ça ? En deux minutes ? Ok, Kant il pique tout chez Rousseau, il pose un vocabulaire sur ces concepts volés, et puis il se fout une carotte dans le cul !

 - N’importe quoi !

 

 Là-dessus, je disposai.

 

 L’enculage de mouche, ça va cinq minutes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by stoni - dans Définitions
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commentaires

Jojo D. 20/08/2012 20:14


J'ai rit ;)

paniss 10/08/2012 11:42


il y a des gens, comme Aristote, que je n'imagine pas avec une carotte dans le cul; tout comme je n'imagine pas le général de Gaulle, qaund il a eu son problème de prostate, je ne
l'imagine pas, se faire faire un toucher rectal par un toubib: la gueule dut toubib....

Aukazou 07/08/2012 13:47


C'est vrai que Rousseau a, partiellement, influencé Kant. Vous souvenez-vous de quel ouvrage de Rousseau, Kant s'est vraisemblablement le plus inspiré ?  (Ne me dites pas le Contrat
Social, c'est pas çui là ! ;-))


 

Aukazou 07/08/2012 13:33


"Une paire de bottes vaut bien Shakespeare"...ou une carotte dans le cul, voire un fenouil !


Hein, pourquoi pas ! Eh pis fenouil, ça rime avec couilles ! Un bon sujet de thèse, en linguistique ça ! Surtout la linguistique des universités de sciences humaines...où on n'en fait pas ! ;-)

Fernand Chocapic 07/08/2012 08:31


Un très beau titre qu'il faudrait songer à amortir en publiant (par exemple) :


 


- petit éloge de la sieste (ou Aristote et sa carotte dans le cul)


- la première gorgée de bière (suivi de Aristote et sa carotte dans le cul)


- la carte et le territoire (et Aristote et sa carotte dans le cul)


- mon premier alphabet (avec Aristote et sa carotte dans le U)


- les inédits d'Edgar Allan Poe (histoire fantastique d'Aristote et de sa carotte dans le cul)


- the very best of Sexion d'Assaut (inclus maman je te kiffe et en face B : Aristote et sa carotte dans le cul)

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