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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 19:58

 


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On parle souvent du trac des comédiens, des musiciens, des chanteurs. Mais très rarement du « trac de l'écrivain ». Et pourtant, dans mon cas au moins, il existe bel et bien.

 

Dès le début de ma magnifique carrière littéraire, j'ai découvert le trac. Je ne savais alors pas ce qui m'arrivait. La première fois où j'ai rencontré un éditeur, je m'étais persuadé que je n'arriverais jamais à parler face à lui.

Ce qui est très étonnant – enfin, ce à quoi je fais semblant de m'étonner – c'est qu'avant ça, je n'ai jamais été un mec timide. Au lycée, je ne cessais de faire le bouffon. J'ai toujours eu la répartie facile (au point que mes amis me qualifiaient de « pas sortable »). Aux oraux, je me baladais. Au boulot, pareil. Les entretiens d'embauche ne m'inquiètent pas plus que ça.

Et puis, là, j'étais tétanisé. J'étais perdu. Que m'arrivait-il ?

Une personne très renseignée m'a dit : « C'est le trac. Vous êtes un artiste. Rien d'exceptionnel à ça. Si vous voulez faire ce métier d'auteur toute votre vie, il faudra peut-être vous y habituer... ».

 

 

Depuis, les choses sont restées les mêmes.

Avant un salon du livre. Avant une séance de dédicace. Avant une intervention publique (table ronde, conférence). Avant un entretien avec un journaliste. Avant une émission de radio.

 

 

Le trac a plusieurs phases, dans mon cas.

 

 

1 / L'indifférence.

On me propose un truc qui, je le sais bien, me fournira une méchante dose de trac, mais j'accepte. Parce que c'est loin dans le temps et que c'est un peu mon métier quand même. « Cette conférence où je vais parler devant un amphi de cent personnes ? Ah ouais, ok, vous pouvez compter sur moi. Pas de problème. Cette émission de radio suivie par des dizaines de milliers d'auditeurs ? Bien sûr. Ok mon gars. Je te la fais, l'émission. Je te l'emballe, même. »

 

2 / L'appréhension frappe à la porte.

Ah ouais quand même, cent personnes... Ah ouais quand même, trois millions d'auditeurs...

 

3 / Le dénigrement.

De toute façon y'aura personne à la conférence. Et puis, en vérité, l'émission ne fait pas tant d'audience que ça.

 

4 / La méfiance.

Cette conne d'attachée de presse m'a dégoté une conférence de merde, en vérité. Je me suis renseigné : le sujet, c'est « l'introspection lacanienne dans le bildungsroman ». Putain ça a rien à voir avec ce que je fais, ça ! Avec mon éditeur, ils m'ont encore casé dans un truc tout pourri.

Et pis je m'en fous si y'a cent personnes, ou si c'est suivi par trois millions d'auditeurs, ce truc a l'air foireux !

 

5 / Je cherche des arguments idiots pour me décommander.

Un truc à l'air foireux... Mmh... Foireux, avant, ça voulait dire « qui a la diarrhée ». Comme quoi. Y'a bien anguille sous roche !

 

6 / Je cherche des arguments sérieux pour me décommander.

De toute façon, après toutes les saloperies que m'a faites mon éditeur, je m'en fous si j'ai pas le goût d'y aller ! FUCK OFF !

 

7 / Au fond, je commence à être bien terrorisé.

Je vais jamais réussir à parler... Je vais dire n'importe quoi... Je vais vomir sur les gens (c'est un truc qui me travaille, je sais pas pourquoi)... Je vais passer pour un con (et pis de toute façon je suis un con)... Je vais dire des trucs super dérangeants qui vont mettre tout le monde mal à l'aise et je vais me griller jusqu'à la fin de ma vie... Je vais tout faire rater... Je vais décevoir mon attachée de presse et mon éditeur (qui il y a trente minutes étaient des gros cons que je haïssais de tout mon être mais bon c'est pas grave, je ne suis pas à une contradiction près)... Je vais décevoir mon mec... Plus personne ne va m'aimer ni me respecter... Je vais passer pour un boulet... Non, je serai un boulet...

Et comme j'ai beaucoup d'imagination (c'est mon métier, encore une fois), je me fabrique mentalement, avec force détails, chacun de ces scénarios.

Du coup, j'ai comme tendance à y croire, vu que ça a l'air réaliste (rendre les trucs réalistes c'est, ter, un peu mon métier aussi).

 

8 / La colère.

De toute façon personne ne m'aime. Personne ne me respecte dans ce milieu. Pourquoi je me fais chier à stresser comme un malade ? Fuck off bitch ! Je suis un sale prolétaire, tous ces politico-mondains me méprisent et je dois me venger. Je vais y aller et je vais me les faire. Le journaliste. Les autres auteurs. Ouais. Putain. Je vous hais tous les mecs. Personne ne me reconnaît à ma juste valeur. Je vais leur dire leurs quatre vérités, moi. S'ils m'ont invité à leur salon / conférence / dédicace / entretien / émission, c'est juste pour se foutre de ma gueule parce que je suis pauvre. On va voir ce qu'on va voir.

Au secours je suis incompris, Marx aide-moi.

Et c'est de la faute de mon éditeur qui m'a foutu dans ce sale coup.

Délire paranoïaque.

 

9 / L'appel à l'aide.

J'en ai marre d'être en colère, je vais avoir l'air méchant et con, ça va se voir, je vais avoir une attitude de « vieux frustré revanchard » ça craint.

Je veux juste qu'on m'aime et qu'on me respecte.

Au secours.

 

10 / L'égarement total.

Je ne sais pas où je vais aller. Enfin, si, je vais forcément à l'abattoir. Tout va mal se passer. Je ne sais pas où je vais être logé (juste dans un hôtel, connard, mais bon c'est pas grave). J'ai peur de dormir dans la rue (???!!!). Ok, d'accord, je dors à l'hôtel, tout est organisé, mais si l'hôtel n'est pas bien ? Je sais pas, s'il y a de l'amiante dans les murs par exemple ?

Peur de l'inconnu.

 

11 / Bilan

Délire paranoïaque + peur de l'inconnu = gros trac.

 

12 / L'état de transe.

La veille et le matin même, je suis noué, je suis persuadé que je ne vais pas survivre à cette journée. Extérieurement, personne ne le voit. Je peux même rigoler – du moment que je suis accompagné, je tiens la route. Tout seul, je suis malade. Dans le train / l'avion / le métro, mentalement, c'est la panique. Quand un inconnu m'adresse la parole (il cherche son chemin, il drague, etc), je réagis parfaitement normalement, je souris et je suis super cool. En moi, je pense « c'est marrant qu'il m'adresse la parole, celui-là, vu que de toute façon je suis qu'une merde et que je vais me taper la honte à ce(te) salon / dédicace / conférence / entretien / émission, etc. »

 

13 / Devant le fait accompli.

Voilà, je suis dans la situation. Pendant quelques minutes, je repense encore à tous mes scénarios mais... En général j'assure comme une bête et je livre une prestation d'enfer.

 

14 / Après : le soulagement.

Ben ouais. J'ai survécu. Moi, j'ai eu le trac ? Peut-être. Je préfère penser à l'échange que j'ai eu avec mes lecteurs.

Et puis je me dis, en rentrant, quand même, t'es un sacré connard de te foutre dans des états pareils.

 

 

Tu sais quoi, camarade lecteur ? Avant chaque interprétation devant un public, Jacques Brel était malade et il gerbait un bon coup.

Bon. Même combat, style genre.

 

 

 

Alors.

Qui veut toujours être « un artiste » ?

 


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commentaires

stoni 10/10/2011 09:40



on doit pas lire les mêmes choses en nouvelles ? un truc démentiel aussi, c'est "la belle vie" de Youri Kazakov. ça casse tout un truc de malade !


en effet la nouvelle n'est pas appréciée par les éditeurs, et c'est bien dommage...



Ludovic 08/10/2011 20:51



Ben là, je sais pas. Une nouvelle, c'est un récit court, qui doit avoir assez de patate pour qu'on s'en souvienne, qu'on se dise "ouais, ça valait la peine d'être écrit", même si c'est juste
quelques pages. J'en ai lu pas mal de nouvelles, et je dois dire que bien souvent, les recueils de nouvelles sont meilleurs quand ils sont le fruit de plusieurs auteurs. C'est difficile d'être
intéressant, surprenant... sur une dizaine de récits courts sans s'autoplagier. En tout cas, moi, c'est ça que je trouve difficile. Écrire plusieurs nouvelles et les éditer en un seul recueil
sans que le lecteur se dise que certaines sont plus faibles.


Actuellement, les recueils de nouvelles sont peu prisés. Par les lecteurs, je ne sais pas, mais par les éditeurs, certainement.Ils préfèrent des romans, même si la moitié des pages sont du
remplissage et la moitié de celles qui restent des clichés gonflants. Un roman peut être apprécié même si certaines parties sont plus faibles ou un peu diluées pour tenir la distance. Avec une
nouvelle, on n'a pas droit à ça. Se limiter à l'indispenseble, et cet indispensable doit être bon. Dans une nouvelle, il ne doit pas y avoir une page plus faible.  Mais encore une fois, je
n'ai pas l'impression qu'écrire deux ou trois nouvelles valables soit tellement ardu. Sortir un recueil complet de son propre cru, par contre, ça signifie  300 ou 400 pages dont pas une
n'est faible. Et ça, c'est une autre affaire.



stoni 08/10/2011 17:52



lis Carver ludovic. si tu trouves pas qu'il faut être super fort, ben je sais pas quoi te répondre !



Ludovic 07/10/2011 19:20


Eh ben ça c'est trop fort ! Alors moi qui écris tout plein de nouvelles, je suit top super doué, alors ? Là, je sais pas si c'est des bonnes nouvelles ; donc finalement c'est peut-être une mauvaise
nouvelle pour moi.


stoni 06/10/2011 09:28



Et moi qui, au contraire, admire les nouvellistes parce que je n'arrive pas à en écrire !


La nouvelle c'est le truc le plus dur à écrire ! Faut être super doué !


Sans déconner t'as vu Tchekov ou Carver, c'est des putains de boss de la nouvelle, ça fait trop pleurer.


Bon ben, en tout cas, je t'ai au moins redonné du coeur à l'ouvrage visiblement. C'est déjà ça !


 



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