Après les élections européennes, le téléphone sonne. Plusieurs fois.
Des camarades veulent organiser des soviets dissidents – comprenez, on se retrouve à deux ou trois pour refaire le Parti, tailler un costard à certains et vider notre sac militant (ou non militant, d’ailleurs).
On me demande mon avis. Sur les Européennes.
- Ben, j’ai rien à en foutre, moi, de ce truc.
- Ah bon ?
- C’est pour ça que j’ai pas milité pour la campagne, d’ailleurs.
- Je croyais que tu voulais pas te rassembler avec le Parti de Gauche, et c’est pour ça que tu venais plus ?
- Ouais, mais surtout j’ai rien à en foutre.
- Du Parti de Gauche ?
- Et des européennes, et de l’Europe, et des cinq gonzes qu’on a envoyés à Bruxelles. Ecoute, je suis ravi pour eux, ils vont toucher leur paye de parlementaires européens et tout, mais vraiment, j’ai rien à en foutre.
- T’as pas entendu Marie-George Buffet, sur France 2 dimanche soir ?
- J’ai regardé jusqu’au moment où elle arrivait, j’ai trouvé son relooking pas mal, mais j’ai pas écouté ce qu’elle disait. Il se faisait tard.
Il faut ici avouer que « sœur Marie-George » avait tout l’air d’avoir pris des amphétamines. Outre son euphorie, elle présentait une nouvelle coupe de cheveux du plus bel effet.
- Stoni, elle a dit que le Front de Gauche allait se poursuivre.
Le Front de Gauche, c’est quand on a appris qu’on allait former un « front » avec le Parti de Gauche de Mélenchon, à qui, d’ailleurs, nous les communistes étions tous priés de tailler une magnifique pipe de reconnaissance.
Conglomérat auquel se rajoutaient des renégats trotskystes (NPA) et des membres obscurs de la « société civile ».
- Ah, d’accord, ça va continuer. Ok.
- Mais ça te choque pas, toi ?
Au moment du coup de téléphone, j’étais en train d’écouter Bob Dylan, dont j’esquissais entre autres un portrait au feutre.
Alors, je pense à Bob Dylan et ne suis pas profondément choqué.
- En fait, pas vraiment, pourquoi ?
- Attends, Marie-George elle dit un truc, et elle consulte même pas l’avis des communistes, avant !
- Ah bah chais pas, ouais, c’est vrai. Tant pis pour elle.
Le camarade est déçu que j’aie rien à en foutre à ce point-là.
- Je croyais que ça allait te foutre en rogne, avoue-t-il.
- Oh nan. Faut pas abuser, non plus.
- Bon, on se fait un soviet dissident ?
- Pour quoi faire ?
- Y’a une assemblée générale, dans la semaine. Faut qu’on la prépare. Je veux qu’on organise une offensive contestataire.
Une assemblée générale, c’est quand tous les communistes d’une ville se retrouvent pour discuter.
On va chez le camarade.
Ça parle stratégie et ça taille des costards.
J’ai envie de fumer mais je n’en ai pas le droit, le camarade étant hygiéniste. Du coup, dépité, je suis vautré dans son sofa, tout à lisser les effilochures d’une déchirure à mon jean.
- Et toi qu’est-ce t’en dis Stoni, de l’offensive contestataire contre tels dirigeants locaux du Parti ?
- Je vous souhaite bon courage et je vous soutiens, mais tu sais, ces mecs-là, j’ai rien à en foutre. J’irai pas passer mon week-end avec eux, on est d’accord. Voilà tout.
- Tu viendras, à l’assemblée générale ?
- Ouais, je viendrai.
Assemblée générale.
On a chaud et ça ne sent pas très bon.
Je prends des notes, étant donné que je me suis dévoué pour rédiger un compte-rendu dissident (pour les membres du soviet dissident).
Panique à bord. Les militants sortant galvanisés de leurs campagnes pour les européennes avec le Parti de Gauche, tout le monde veut abandonner les alliances avec les socialistes. Les responsables de la section blanchissent. Y’a des places bien rémunérées (en pognon et petits fours mondains) à la région qui vont se perdre.
J’écoute et ne prends surtout pas la parole.
Je sors fumer une clope. Des jeunes me rejoignent, tout curieux de consulter l’oracle stalinien que je suis (ou réputé comme tel).
- Tu prépares une intervention ?
- Moi ? Non, pas du tout. Je les laisse parler.
- Pourquoi ?
- J’ai pas fait la campagne, et je suis même pas allé voter dimanche. Tu voudrais pas non plus que je donne des leçons ?
- T’es pas allé voter ?
Ils sont sciés.
- Mais j’avais rien à en foutre de ce truc.
A cet instant, je me rends compte que j’utilise cette expression pour la trentième fois depuis dimanche.
- C’est pas vrai ? Rien à en foutre rien à en foutre ?
- Rien à en foutre rien à en foutre.
Depuis le début de la réunion, force est d’admettre que tous les camarades théorisent à en perdre haleine sur l’abstention. Abstention, manipulation de la droite ! Abstention, classes populaires en perte de repères ! Abstention, feignasses égoïstes !
Je suis abstentionniste et les jeunes communistes me détaillent des pieds à la tête, quelque peu outrés.
- Bon moi j’ai fait la campagne pour voir les copains, se justifie l’un d’eux.
- Tu fais bien ce que tu veux, vous avez sûrement fait une très bonne campagne et j’en suis ravi pour vous.
- Ah ouais toi t’es resté stal jusqu’au bout ! (admiratif)
- Je sais pas si avoir rien à en foutre c’est être stal…
- Et t’as fait quoi dimanche ?
La question me surprend. Je tords un sourire amusé.
- Des trucs du dimanche, je sais pas…
Je crois que le garçon a envie de savoir si je ne me suis pas flagellé toute la journée durant.
Les jeunes communistes, face à moi, s’interrogent, complètement déstabilisés par ma position : « rien à en foutre ».
Ils cherchent un sujet qui me concernerait davantage.
- Et le film Home, tu crois que ça a influencé l’électorat ?
Lorsque nous nous sommes esquivés pour fumer, toute une polémique éclatait sur ledit film.
Un militant avait prononcé :
- Quand même, ce film a été une stratégie de la droite pour détourner le vote de gauche vers les écologistes.
Un autre s’était étranglé :
- On va pas reprendre les arguments de Le Pen !
Reniflant le débat royalement chiant à trois kilomètres, voilà pourquoi j’ai suscité l’esquive tabagique.
- Ah oui t’en penses quoi Stoni de l’influence du film Home ?
- Si les Français sont assez cons pour voter en fonction d’un film semi-nazi à la manque, merde, faut leur retirer le droit de vote tout de suite. Je me fais royaliste illico, dans ce cas. Sérieusement.
Ils décillent.
Je spécifie :
- Je rigolais.
- Ah.
- Oh.
Un petit silence se déroule, avant qu’un audacieux m’interroge :
- Et qu’est-ce que t’en penses, du film Home ?
Ça m’emmerde de le répéter, seulement, je ne vois rien d’autre à répondre sinon :
- J’ai rien à en foutre. Mis à part qu’ils auraient pu traduire le titre, on est en France, quand même.
- Tu peux pas nier que c’est super efficace, comme film.
- Personnellement, découvrir si, vu du ciel, un lac a une forme de bite ou de chatte, franchement, j’ai rien à en foutre.
- Déconne pas.
- Vu du ciel, tu prends une forêt autour d’un cratère : ça ressemble à un trou du cul poilu. Putain, j’ai rien à en foutre !
- Pour de vrai, c’est quand même super beau, les photos qu’il fait ce mec.
- J’ai rien à en foutre du beau.
Ils commencent à se décourager.
- Mais ça te fait prendre conscience, tempère une fille. Quand c’est beau, tu prends conscience que la planète il faut...
- Que ce soit beau ou pas, ça me fait prendre conscience de rien. Il y a deux éléments surdéterminants : la paix – ou la guerre, ça dépend des gens – et la lutte des classes. Sinon, y’a rien. C’est tout. Va pas chercher plus loin. Beau ? Tu trouves qu’une montagne ,vue du ciel, en forme de siège de toilettes, c’est beau ? Moi, j’ai rien à en foutre. Ce qui m’intéresse, c’est la lutte des classes. Rien à en foutre de ces photos-là !
- Mais de toute façon, les communistes devront bien préciser leur position par rapport à la nature et…
- Mais rien à en foutre de la nature, les gars !
Je les aime bien, ils sont un peu plus jeunes que moi, et je ne veux pas leur faire perdre du temps inutilement.
- Rien à en foutre de la nature ?
- Rien à en foutre ! Ça existe même pas, ce machin ! La nature ? Repars derrière tous les hippies en Ardèche. Va chercher l’état de nature, et la nature. Tu la trouveras pas ! Du moment qu’il y a l’être, il y a culture, donc il n’y a plus nature. La nature n’est qu’un outil. Rien à en foutre de la nature !
- Oui mais si tu détraques toute la nature, tu vas bien te…
- Il y a le respect de l’homme, donc la lutte des classes. Rien d’autre ! Envoyez chier la nature, quand on vous en parle ! J’en ai rien à taper de ce truc-là ! Regardez bien.
Je brandis mon mégot devant leurs figures ébahies.
- Qu’est-ce que j’en fais, de ça ?
- Tu le jettes par terre, ricane-t-on, parce que t’as rien à en foutre de la nature.
- Faux. Je fais ça si je suis de droite. Qu’est-ce qui est surdéterminant ? La lutte des classes. Respect de l’homme. Je le mets dans une poubelle. Pour le travail du mec qui balaie. Pour éviter à la collectivité de dépenser de la productivité, de consacrer du temps, pour ce mégot laissé par terre. Si tu me parles de le faire pour la nature, je te dis : rien à en foutre.
Tout le monde jette son mégot dans une poubelle.
En philosophie, épistémologie, branletto-intellectualisation et autres, on dit : faire tabula rasa.
Rien à en foutre.
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