Avec la crise…
Un soir où je fais mes courses chez Lidl, je rejoins les files d’attente devant les caisses enregistreuses. Chaque caisse déroule une belle trentaine de consommateurs pourvus de leurs chariots et paniers. L’attente sera longue.
Même chose chez McDonald, le lendemain midi. La queue commence dans la rue, sur dix bons mètres, pour tout vous dire.
Ces visions sont choses courantes. Mais, sortant du taf, l’estomac tenaillé par l’envie d’un Big Mac, je me sens pour le moins contrarié.
A cet instant, me revient une image de mon manuel de géographie au collège.
Une photographie représentait la file d’attente monstrueuse devant une épicerie en URSS (chapitre « les dégâts du communisme en Europe de l’Est », dans le programme pas du tout orienté de l’Education Nationale, évidemment).
Une variante s’imposait avec la photographie de citoyens russes, en interminable file indienne, devant le premier McDonald ouvert à Moscou (1990).
Si, l’autre soir, on avait pris en photo les clients chez Lidl, on aurait tout à fait pu l’insérer dans un livre d’histoire avec pour légende : « Les pays capitalistes souffrent d’une véritable pénurie alimentaire ».
Mais, bordel de pine… on est en URSS !
Quelques jours plus tard, je partage le même constat en allant rendre visite à des poteaux.
Aucun d’entre nous ne chauffe, depuis les baisses de température, et personne ne compte le faire pendant toute la durée de l’hiver.
Nous survivons dans nos appartements respectifs grâce à un complexe système vestimentaire alliant pull-overs, couvertures, ponchos, écharpes et chaussettes de ski.
Mes poteaux se justifient :
- Le chauffage, ça coûte trop cher. Alors, tant pis…
J’hésite à appeler un photographe nord-coréen, afin d’illustrer des livres de géographie propagandistes : « De jeunes Français dans leurs appartements, emmitouflés pour affronter l’hiver sans chauffage : les dégâts de la pratique libérale. Notez le port des moufles. »
Là-dessus, je passe devant un magasin d’habillement où je repère, en vitrine, une grosse veste bien chaude à prix abordable.
J’entre et me renseigne sur ladite veste.
- Ben, on en a plus !
Déconfit, je lâche un :
- Oh…
Comme le vendeur reste à me contempler sans rien dire, je rajoute :
- Je peux pas en commander une ?
- Ah non c’est pas possible, vous comprenez, on a pas une telle maîtrise sur nos stocks !
- Et, hum, quand est-ce que vous allez en recevoir des nouvelles ?
- J’en sais rien ! Peut-être jamais ! Avec la crise !
- Bon…
- Vous avez qu’à appeler de temps en temps, si vous êtes chanceux, vous tomberez sur le bon jour et on vous la mettra de côté ! Mais alors il faudrait nous appeler tous les jours ! Parce que tout le monde la veut, cette veste !!! A ce prix-là…
- C’est pas grave… Merci quand même…
La scène se reproduisit quand je convoitai un volumineux pull à grosses mailles (indispensable pour affronter un hiver soviétique sans chauffage).
- On en a plus !
- Vraiment ?
- Oui, on met des articles en vitrine qu’on a pas ! C’est tout H&M, ça !
- Désolé pour vous, alors…
- Imaginez ce qu’on doit répondre aux clients, après !
- Ouais, j’avoue, c’est chiant…
- C’est la honte, plutôt ! On a plus rien !
- Ecoutez, merci pour votre temps…
« De jeunes Français mal habillés, en raison des crises cycliques de l’économie capitaliste. »
Le lendemain, mon éditeur me passe un petit coup de fil l’air de rien.
- Stoni, tu comprends, on doit couper tout le chapitre quinze…
- Pourquoi ?
- Bof, j’aime pas !
- Putain de tapioca ! Je suis pas d’accord !
- Ah bon ? T’es pas d’accord ?
- Nan !
- Quel dommage… Je n’ai pas envie de contacter mon avocat pour casser le contrat d’édition… Ça voudra dire que tu devras me rendre ton maigre salaire de caca… euh pardon ! d’écrivain nécessiteux… Je n’aimerais pas en arriver là !
- Ok, je vais voir ce que je peux faire…
- Tu sais ma poule, un éditeur a toujours un point de vue plus objectif que l’auteur… Fais-moi confiance !
Cette fois, j’ai encore eu la chance d’avoir été prévenu.
Vous pouvez aussi tout à fait découvrir qu’on a supprimé, modifié, ou réécrit votre texte, quand vous tenez l’exemplaire définitif tout juste sorti d’imprimerie, et que vous n’avez plus aucun recours… Pratique normale, banale et ordinaire, dans le fabuleux monde de l’édition.
« Un romancier contestataire censuré dans son travail par le chantage des autorités politico-mondaines à la solde du régime.»
Je récapitule l’affaire avec Aniki.
- Files d’attente, rationnement, pauvreté, hivers glaciaux et censure. Putain, je suis en URSS !
- Et pourtant, tu restes communiste ?
- Oui. Quitte à me faire enculer, je préférerais que ce soit pour la bonne cause.
- T’es vraiment un stal, merde.
- Je sais.
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